12. La race pensée comme altération. Essay Review

Journal of Interdisciplinary History of Ideas, Aug 2018

Essay Review: Recension de Claude-Olivier Doron, L’homme altéré. Races et dégénérescence (XVIIe-XIXe siècles), Ceyzérieu: Champ Vallon, 2016, 592 p. (ISBN 9791026700968, € 29,00).

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12. La race pensée comme altération. Essay Review

Journal of Interdisciplinary History of Ideas JOURNAL OF INTERDISCIPLINARY HISTORY OF IDEAS par Jean-Luc Bonniol - Section 4 : Reviews - La race pens?e comme alt?ration - c b a JIHI 2018 Volume 7 Issue 13 Section 1: Editorials 1. Editorial (JIHI) Section 2: Articles. Special Issue: Contemporary Luther / Luther contemporain 2. Luther, la R?forme, la Modernit? (M. Albertone, O. Christin) 3. Les R?formateurs, de l? ethos monastique ? l? habitus acad?mique (O. Christin) 4. Modernit? catholique, modernit? protestante. Batailles historiographiques ? l??poque contemporaine (E. Belligni) 5. Protestantisme, montagne et environnement: une relation privil?gi?e? (L. Tissot) 6. Luther dans les documents du magist?re pontifical du 500e anniversaire de la naissance au 500e anniversaire de la R?forme (1980-2017) (P. Cozzo) 7. Luther and his Catholic Readers: the Question of the Nuns (E. Guillemard) 8. Is Protestantism the Source of Modern Freedoms? (V. Zuber) 9. Elective Affinities and liaisons dangereus:eLsuther?s Heritage and the New Spirit of Capitalism (D. Spini) 10. Protestantisme et anarchisme (P. Adamo) Section 3: Notes 11. Research Report | Forms, Patterns, Structures. Citation Analysis and the History of Analytic Philosophy (E. Petrovich) Section 4: Reviews 12. Book Reviews (J.-L. Bonniol) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Essay Review Jean-Luc Bonniol* Essay Review : Recension de Claude-Olivier Doron, L?homme alt?r?. Races et d?g?n?rescence (XVI?I-XIX? si?cles), Ceyz?rieu : Champ Vallon, 2016, 592 p. (ISBN 9791026700968, ? 29,00). Disons-le d?embl?e : on ne peut qu??tre admiratif devant la somme d??rudition et les analyses brillantes que l?on d?couvre dans l?ouvrage de ClaudeOlivier DoronL,?homme alt?r?. Races et d?g?n?rescence (XVII e-XIXe si?cles), ouvrage qui arpente des champs incroyablement divers de l?histoire des repr?sentations et de l?histoire des savoirs, et renouvelle compl?tement la g?n?alogie de la notion de race. Et les ?chos install?s par rapport aux d?bats contemporains (notamment en raison des avanc?es de la g?nomique, mais aussi ? propos de la valorisation ambigu? de la race par certains comme instrument de lutte contre les discriminations) sont particuli?rement stimulants. On n?y trouvera pas une histoire g?n?rale de la ? race ?, mais bien celle d?une figure particuli?re, qui est celle de la race pens?e comme alt?ration, et du lien entre race et d?g?n?ration, productrice d?alt?rit? dans la mesure o? ce sont des m?canismes de d?gradation qui sont cens?s produire des variantes d?riv?es d?un type originel. C?est dire que l?auteur privil?gie, dans son approche, les th?ories monog?nistes, qui affirment, contrairement ? la th?se polyg?niste, l?existence d?une origine unique ? l?esp?ce humaine, unicit? qu?il faut bien concilier avec la diversit? visible dans l?esp?ce humaine ? ce qui ne constitue pas un obstacle, bien au contraire, ? la mise en oeuvre d?une pens?e raciste. 1 l?histoire de la notion de race est envisag?e dans le cadre de l?histoire L?ouvrage vaut d?abord pour son ample introduction, qui pr?cise que des sciences, ce qui permet de profiler une d?finition pr?cise, m?me si elle est limitative, du concept. Le fil principal de l?argumentation est le lien entre race et d?g?n?rescence. A partir d?une multiplicit? de savoirs ant?rieurs dans le domaine de l?histoire naturelle, apparus autour de la notion de d?g?n?ration et du ? foyer d?exp?rience plus large [?] de l?alt?ration ? (p. 6), est mise en ?vidence une pens?e qui s?interroge ? la fois sur les ? fronti?res de l?esp?ce ? et sur la production des races, selon un jugement qui peut ?tre soit de d?gradation, ? perte de qualit? par rapport ? un ?tant ant?rieur jug? (plus) parfait ? (p. 8), soit d?am?lioration. Cette pens?e est avant tout fond?e sur un paradigme g?n?alogique. D?s le d?part de sa r?flexion, l?auteur pose ainsi une d?finition pr?cise de la race : celle-ci qualifie une ? entit? g?n?alogique ?, ? savoir une ? lign?e dot?e de qualit?s collectives h?r?ditaires ? (p. 9). Ce style de raisonnement g?n?alogique s??carte de certains usages courants du terme fond?s sur des caract?res physiques externes et sur de simples classifications, qui rel?guent au second plan la dimension g?n?alogique, alors que c?est en elle que se sont ancr?s les dispositifs biopolitiques relatifs ? la race, notamment ceux qui?, au XIX si?cle, ont tenu ? l?hygi?ne raciale. C?est cette dimension g?n?alogique qui est au fondement d?une conception g?n?tique de la race, qui a persist? m?me si l?affirmation selon laquelle la notion ?tait invalid?e par la biologie s?est lar gement r?pandue des ann?es 1940 aux ann?es 1990, mais qui revient en force aujourd?hui, notamment dans les pratiques sociales li?es au d?veloppement des savoirs g?nomiques. L?historiographie de la race est ? surd?termin?e par une grille d?analyse qui met l?accent sur l?alt?rit? ? (p. 13) et le traitement diff?rentiel des individus, ce qui met en jeu la notion de racisme. L?opposition entre universalisme et diff?rentialisme est loin d??tre ?vidente, souvent obscurcie par des enjeux id?ologiques qui masquent la r?alit? des rapports de pouvoir fond?s sur la race : des pratiques de hi?rarchisation radicale peuvent se trouver des deux c?t?s, avec la possibilit?, du c?t? de l?universalisme, de fonder des in?galit?s dans un horizon humain commun. ? La croyance m?me dans la perfectibilit? (de l?homme) a servi de base ? tout un dispositif de hi?rarchisation ? (p. 20), et la mise en avant de l?alt?rit? a pu ? appara?tre dans une volont? d?inclusion ? (p. 21). Ainsi est-il possible de marier un horizon universaliste, o? l?autre est produit ? partir du m?me, avec des rapports de domination, pouvant aboutir ? des ? pratiques de gouvernement qui se donnent (comme objet) l?am?lioration de la race ? (p. 27), dans le cadre d?un gouvernement de l?esp?ce. Il faut alors recourir ? un autre concept, celui d?alt?ration, qui renvoie ? ? une d?g?n?ration de l?identit? d?origine ou bien ? un retard, voire un arr?t dans le d?veloppement d?une norme universelle ? (p. 21) et penser comment l?alt?ration se transmet de g?n?ration en g?n?ration, alors que ? ce changement qualitatif radical est cens? s?op?rer en maintenant l?unit? de la substance ? (p. 23), g?n?rale ? l?humanit?. Cette r?flexion renvoie aux histoires du racisme, qui d?pendent de d?finitions pr?alables de la race qui peuvent emp?cher de rendre compte des conditions de formation de cet objet dans les savoirs et les pratiques de pouvoir. L?id?e de race peut en effet prendre des formes vari?es, dans des contextes d??nonciation diff?rents, qu?il s?agit de resituer dans leur singularit? historique. Ainsi, pour Colette Guillaumin et un certain nombre d?analystes contemporains, le signifiant ? race ? est jug? secondaire par rapport au ph?nom?ne de l?essentialisation : se profile par l? un ? racismes sans races ?, au risque de perdre ? la sp?cificit? de la notion de race comme telle [?] [m?me] comme forme de subjectivation ? (p. 31). 2 en quatre parties, par le constat d?un paradigme g?n?alogique rep?rable Claude-Olivier Doron d?bute son d?veloppement historique, scand? d?s le XVI? si?cle, s?interrogeant de prime abord, dans ce qu?il appelle une ? cartographie de la race ?, sur quatre domaines o? ce paradigme est d?j? en place : les g?n?alogies rapport?es dans la Bible (avec ses tables des peuples) et les histoires sacr?es, les g?n?alogies nobiliaires, les r?cits de voyage et les cosmographies d?crivant les diff?rents peuples, et enfin les pratiques d??levage et les ouvrages concernant les animaux. Dans chaque domaine, le probl?me de la conservation des caract?res ? chaque g?n?ration recoupe la question de la d?g?n?ration. Dans la religion chr?tienne, la chute touche l?Homme de mani?re 12 : 3 irr?m?diable, ? dans un processus de s?nescence appel? ? se perp?tuer jusqu?? la fin des temps ??. Le discours nobiliaire postule une entit? collective, issue d?un anc?tre commun, dont elle tire une qualit? cardinale, la vertu. Mais l?inscription de cette entit? dans une lign?e ne doit pas conduire ? la ? rabattre sur le biologique ?, car elle s?entrelace avec des valeurs morales et symboliques (p. 106-109). La vertu peut se perdre, avec le ? scandale du noble d?g?n?r? ? ? la d?rogeance (p. 113). Elargissant sa perspective aux relations de voyage, l?auteur d?montre combien toutes les ? nations ? nouvellement d?couvertes sont int?gr?es ? dans une m?me trame g?n?alogique ?, ? l?int?rieur d?un vaste ? syst?me de parent? qui buissonne ? (p. 127). La diversit? s?explique en fait par un m?canisme d?alt?ration, permettant l??mergence d?un ? universalisme diff?rentialiste ?, qui met en tension ? le constat d?une diversit? des formes humaines et le principe d?une unit? d?origine ? (p.143). Mais restent possibles dans ce cadre, en r?f?rence ? une ? identit? perdue ?, d??ventuelles ? pratiques de r?demption ?. La colonisation, dans un tel cadre monog?niste, postule des hommes ? en attente d??tre humanis?s ? : ainsi le probl?me du gouvernement des Indiens ne peut-il ?tre r?solu que par la mise en place d?un ensemble de tutelles, spirituelles et temporelles, techniques disciplinaires appliqu?es en Europe au XIX? si?cle, comme a pu le d?crire Michel Foucault. O? situer les racines d?une telle biopolitique ? C?est dans le domaine de la zootechnie qu?appara?t avec le plus d??vidence le probl?me de la d?g?n?ration, central pour les pratiques d??levage, avec la difficult? de maintenir intactes les qualit?s d?une esp?ce. Claude-Olivier Doron montre avec bonheur, ? partir d?un nombre important de textes, comment ?merge un biopouvoir avec l?administration des haras, qui r?pond ? une demande sociale (notamment d?ordre militaire) de chevaux r?pondant ? des normes sp?cifiques. Le dispositif d?am?lioration des races animalesappara?t comme ? le premier lieu de connexion entre un savoir normatif (sur les) ?tres vivants, un dispositif de normalisation et l?appareil d?Etat ? (p. 188), o? l?esp?ce et la race sont explicitement pris comme objets. L?importance de la figure de C. Bourgelat, commissaire g?n?ral des haras en 1764 et fondateur des ?coles v?t?rinaires (Lyon et Maisons Alfort), ? th?oricien ? la confluence des savoirs traditionnels [?], des pratiques des haras [?] ? Vincent Vilmain, ? Naissance de la raceL?a, vie des id?es , novembre 2016,http://www. laviedesidees.fr/Naissance-de-la-race.html. et des savoirs de l?histoire naturelle ? (p. 204), collaborateEunrcydcelolp??die, est soulign?e ? juste titre. Des animaux aux hommes : les principes biopolitiques du gouvernement de ces derniers, dont la traduction institutionnelle devait prendre pla?ce au XIX si?cle, trouvent donc leur ? matrice dans les dispositifs d?am?lioration des races animales ? (p. 221). L?objet nouveau, qui s?impose aux analystes, ce sont les moeurs, qu?il s?agit de r?guler, ? travers un minist?re exerc? sur la reproduction, ? partir des ? combinaisons des qualit?s physiques des g?niteurs ? (p. 239). L?esprit de l??poque est de stigmatiser les mariages consanguins et de c?l?brer les qualit?s positives des croisements : leur absence est alors pr?sent? comme ? un des modes privil?gi?s d?explication de l??tat d?g?n?r? de certains peuples, en particulier des Juifs ? (c?est alors l?opinion de l?abb? Gr?goire, p. 243). Id?e qui va ? l?encontre des principes classiques sur lesquels reposait la notion de race dans la noblesse. D?o? l?int?r?t, dans les colonies, d?introduire du sang blanc ? chaque g?n?ration. Les tableaux g?n?alogiques ?tablis par Cornelius de Pauw d?montrent qu?il ne faut que quatre g?n?rations pour procr?er des enfants parfaitement blancs? Le type racial le plus puissant l?emporte sur le plus faible, et ainsi peut ?tre commis un ? g?nocide [?] par les douces armes du mariage ??. La mixophilie, contrairement ? certaines id?es re?ues, appara?t ainsi dominante jusque dans les ann?es 1860. Il faut attendre les ? exp?riences ? de Broca sur l?inf?condit? relative des hybrides et les th?ories de P?riersur l?inocuit? des mariages consanguins et la nocivit? des m?langes entre races pour que l?opinion dominante se retourne, dans un champ de pens?e o? ? le probl?me du croisement entre les races est devenu un mod?le fondamental pour repenser l?histoire des peuples [?], les mouvements profonds de l?histoire ? (p. 263). ? Citation de Giuliano Gliozzi, ? Le m?tissage et l?histoire de l?esp?ce humaine, de Maupertuis ? Gobineau ?, in J.C. Marimoutou et F. Racault (?Mds?)t,issages, I, Paris, L?Harmattan, p. 51-58. 12 : 5 Dans ce champ, le probl?me de l?acclimatement et de la transplantation appara?t particuli?rement pr?gnant. Le risque n?est-il pas, aux colonies, dont le climat est pr?sent? comme hautement dangereux et pathologique, d?une d?g?n?ration des Europ?ens, comme semblerait le d?montrer l?exemple des animaux et des plantes ? Les auteurs am?ricains, comme Jefferson, contestent vigoureusement cette id?e de d?g?n?ration et d?fendent farouchement les qualit?s de leurs cong?n?res. Une race, en l?occurrence la blanche, affirment-ils avec d?autres, est cens?e ?tre dot?e d?une capacit? ? ?tendre sa zone d?influence et ? se disperser sans d?g?n?rer, manifestant par l? un ? g?nie colonial ?, ce qui prend toute son actualit? en France avec la colonisation de l?Alg?rie dans les ann?es 1840-1860. C?est ? partir des ann?es 1740-1750 qu??merge l?histoire naturelle comme champ particulier du savoir, visant ? ?valuer et ? gouverner l?homme ? partir de l??tablissement de principes classificateurs qui peuvent fonder une hi?rarchie. Claude-Olivier Doron peut d?s lors se livrer ? ce qu?il d?nomme une ? histoire ?pist?mologique de la race ?, lui permettant de pr?ciser comment celle-ci se constitue en concept scientifique. Dans un premier style de pens?e, qu?il qualifie d?? anatomo-classificatoire ?, l?homme rel?ve d?sormais d?un raisonnement taxinomique, et, parall?lement ? son entr?e dans les classifications du r?gne animal, il est l?objet d?une classification interne, comme l?illustre de mani?re exemplaire l?oeuvre de Linn?. Mais c?est dans un autre style de pens?e, g?n?alogique, que se cristallise pour l?auteur le concept scientifique de race, discontinuit? radicale dans l?histoire naturelle, qui donne au racisme occidental une sp?cificit? particuli?re. La race, lorsqu?elle est simplement fond?e sur des crit?res ph?notypiques, implique des entit?s discr?tes, segments stables sur la base de diff?rences naturelles, la plupart du temps ph?notypiques, sans que soient mis en ?vidence leurs principes sous-jacents. Mais, en tant que concept, les classifications en r?sultant doivent ?tre ordonn?es ? une g?n?alogie pour ?tre fix?es ? travers les g?n?rations, m?me si aucune th?orie scientifique ne permet ? l??poque d?expliquer les m?canismes de l?h?r?dit? : comme l?affirme avec nettet? Claude-Olivier Doron, ? il faut que le mode de raisonnement classificatoire se subordonne au style g?n?alogique [?] la taxinomie ? la g?n?alogie ? (p. 427-428). Ce qui lui permet de r?gler le ? cas Bernier ?, ? qui on attribue g?n?ralement le privil?ge d?avoir le premier, ? la fin du XVI?Isi?cle, utilis? le concept moderne de race et invent? la classification raciale. En fait ce dernier ne se pr?occupe pas vraiment de la transmission h?r?ditaire des caract?res mais s?inscrit dans une tradition g?ographique occup?e ? d?couper la terre. Et ce n?est certainement pas chez Linn? que cette transformation s?op?re : chez lui la probl?matique g?n?alogique n?a pas sa place. Encore moins, ? la fin du si?cle, chez les penseurs polyg?nistes comme Bory de Saint Vincent qui rejette toute pr?occupation g?n?alogique? Premi?res manifestations d?une pens?e nouvelle : chez Maupertuis, la notion de race prend une ? ?paisseur plus importante ?, fond?e sur la perp?tuation de caract?res ? travers une suite de g?n?rations, dans le cadre d?une lign?e diff?renci?e. Buffon, quant ? lui, postule des vari?t?s constantes qui se perp?tuent ? travers la g?n?ration, force capable de reproduire la forme initiale mais aussi de permettre des d?viations transmissibles par l?h?r?dit?, qui peuvent aller de la d?ch?ance (celle que postulait la doctrine chr?tienne) ? la r?g?n?ration, donc ? la possibilit? d?un progr?s, sous l?influence du climat, de la nourriture et des moeurs. Mais c?est chez Kant, dans son entreprise de classification intra-sp?cifique sur la base de la couleur, seul caract?re qui se transmet infailliblement, que l?on trouve l?id?e que c?est la dimension h?r?ditaire qui prime, et non pas la couleur elle-m?me. Il n?y a pas eu depuis ? jusqu?aux ann?es 1950 - de rupture avec cette id?e qu?une analyse de la diversit? humaine doit partir de ? la prise en compte de caract?res strictement h?r?ditaires, (permettant) d??laborer une histoire g?n?alogique de l?esp?ce en d?terminant [?] les rapports de parent? entre les groupes humains ? (p. 501). La race est bien l? consid?r?e comme une ? d?rivation d?une souche unique sp?cifique qui (en) conserve les caract?res, mais leur adjoint des caract?res h?r?ditaires constants ? (p. 503), fruits d?alt?rations successives. C.-O. Doron note en la mati?re un paradoxe apparent dans ? la co?ncidence chronologique entre le d?veloppement d?une science de l?homme qui est avant tout unescience des in?galit?s naturelles [?] et la constitution d?une doctrine universaliste [?] o? chaque homme est consid?r? comme libre et ?gal en droits et en dignit? ? (p. 336). Ce principe ?galitaire, cristallis? dans le droit, serait en fait ? la condition du d?ploiement libre des in?galit?s naturelles d?aptitudes ? (p. 336). Cette co-?mergence d?un ? savoir sur les in?galit?s naturelles et d?un dispositif juridico-politique qui objective l?homme comme citoyen, sujet de droit universel ? (p. 345) doit-elle ?tre mise en rapport avec l?assomption d?un humanisme universaliste ? En fait celui-ci se marie tr?s bien avec l?in?galit? des races : c?est au sein m?me des Lumi?res que s??labore une pens?e des in?gali12 : 7 t?s naturelles, justification de la domination europ?enne ; ? l??galit? des droits [?] n?est pas l??galit? des races ? (p. 349). Le monog?nisme qui est ? la base de ces conceptions peut ainsi inspirer une certaine forme de racisme, inscrit non dans une irr?ductibilit? des races entre elles comme le voudrait le polyg?nisme diff?rentialiste, mais au contraire dans une commensurabilit? fond?e sur un crit?re universel, notamment en mati?re de beaut? physique, argument d?velopp? notamment par Jefferson, Camper, Blumembach, etc. Il va de pair avec un autre style de pens?e, ?volutionniste, qui postule des stades successifs, selon un classement fond? sur une ?chelle hi?rarchique de progr?s, qui se substitue ? la classification et fonde un racisme de l?expansion, notamment coloniale. 3 un constat essentiel quant ? l?histoire du racisme : il remarque en effet De telles conceptions de l?in?galit? conduisent Claude-Olivier Doron ? que c?est lorsque les diff?rences statutaires sont abolies par d?cision politique que souvent la ? race ? devient un argument pour contester cette d?cision, sous pr?texte d?une in?galit? naturelle de toute fa?on ind?passable. C?est souvent sur un fond d?inclusion et d?effacement des distinctions li?es au statu juridique que s?op?re une racialisation, visant ? refonder sur de nouvelles bases des m?canismes de domination et d?exclusion qui peuvent s?inscrire ensuite dans le droit et les institutions civiles. On peut rappeler que Louis Dumont, dans une r?flexion d?j? ancienne, s??tait justement int?ress? au d?veloppement du racisme am?ricain, en ?largissant l?argument qu?il avait forg? ? propos de la soci?t? de castes en Inde, qui postulait l?existence d?un principe hi?rarchique ench?ss? au niveau culturel, au centre des repr?sentations de ce que doit ?tre l?ordonnancement social. Dans cette ligne il consid?rait la race, dans un texte plac? en postface ? soHnomo hierarchicus, comme une valeur permettant de restaurer, sous le couvert d?un ph?nom?ne ? naturel ?, un principe hi?rarchique mis ? mal par l??galitarisme contemporain qui aurait inspir? la disparition juridique de l?institution servile, comme une ruse de la modernit? pour refonder une possible oppressio?n. Le terrain principal sur lequel Claude-Olivier Doron appuie son propre argument est ?galement celui de l?ordre esclavagiste colonial. Apr?s d?autres au? Louis Dumont, ? Racisme et stratification : r?flexion d?un anthropologue social ?, postface ? Homo hierarchicus. Essai sur le syst?me des castes , Paris, Gallimard, 1966. teurs, il fait en effet remarquer que c?est au moment m?me o? s?efface le statut juridico-politique de l?esclave et que cro?t une population de ? libres de couleur ? qu?on va mobiliser l?argument racial pour refonder ? un autre niveau les dispositifs de domination, ind?pendamment du statut servile. Ce que l?on peut d?nommer le ? paradoxe de Jefferson ?, qui fut ? la fois ?mancipateur et raciste (p. 347). Sans doute une meilleure prise en compte des conditions d??mergence et de d?veloppement d?un racisme sp?cifique li? ? l?esclavage colonial lui aurait-elle permis de mieux pr?ciser son positionnement dans l?articulation de l?histoire des savoirs et d?une histoire pr?alable des repr?sentations, ?clairant les liens r?ciproques que l?on peut ?tablir entre pens?e populaire de la race et conceptions savantes. M?me si le concept scientifique de race n?a pas encore ?merg? aux? XetVI XVII? si?cle, une pens?e et des pratiques raciales sont d?j? pr?sentesdans les vieilles colonies esclavagistes : la r?alit? ? laquelle renvoie le terme de ? race ? n?a ? nul besoin du mot qui, la d?signant, en fixe le concept, pour surgir dans une formation sociale [?] Il faut admettre qu?une attitude humaine a exist? avant qu?elle ait re?u un nom techniq?u. eC?ar les attendus de la race sont au rendez vous : instrumentalisation de la nature (rendue coupable, selon les mots de Condorcet, du ? crime de l?in?gali?t),???la base d?une discrimination fond?e sur des caract?res physiques biologiquement d?termin?s (couleur de la peau, qui joue le r?le d?un point fixe dans l?ensemble des indices d?chiffr?s, mais aussi forme du nez, des l?vres, texture des cheveux?) ; int?gration des donn?es issues de la perception dans des cat?gories pr??tablies en termes de filiation et d?ascendance, d?pendant elles-m?mes de conceptions relatives ? la transmission des caract?res de g?n?ration en g?n?ration, donc de repr?sentations implicites de l?h?r?dit?, souvent exprim?es alors en termes de fluides vitaux, notamment le sang, support de la vie, v?hicule d??l?ments qui sont cens?s se transmettre. Ce qui permet de rendre compte des tabous tr?s puissants qui ?taient attach?s aux unions interraciales qui ?taient cens?es menacer la similitude physique des ascendants aux descendants, ainsi que de l?obsession du ? Pierre-Andr? Taguie,fLfa force du pr?jug?. Essai sur le racisme et ses doubles , Paris, La D?couverte, 1988, p. 22. ? Condorcet (J.A.N. de Caritat, marquis dEseq),uisse d?un tableau historique des progr?s de l?esprit humain, Paris, Masson et fils?(?1? ?dition 1794), p. 124. 12 : 9 m?lange des sangs. Le paradigme g?n?alogique semble donc bien pr?sent dans les fondements du racisme colonial. Rappelons en quoi l?esclavage colonial est racialis?, ? la diff?rence de l?esclavage antique. Il est articul? ? une triple segmentation : sociale (ma?tres de la terre/travailleurs), juridique (libres/esclaves), ? raciale ? (? Blancs ? / ? Noirs ?). Mais le fondement du syst?me est de prime abord juridique : s?il avait fonctionn? sans faille, s?parant par une cloison ?tanche les libres et les esclaves, le contraste ph?notypique entre les couleurs de peau, au d?part simple co?ncidence historique du fait de l?origine africaine de la main d?oeuvre transport?e, serait rest? un simple ?piph?nom?ne. Mais de cette co?ncidence a ?merg? une n?cessit? id?ologique. D?une part l??quation esclave = noir (l?esclave est noir), simple constat, a eu tendance ? se renverser, devenant noir = esclave (on est esclaveparce qu?on est noir ). On est l? dans la fonction classique de l?id?ologie, celle de la justification. Comment mieux l?gitimer l?esclavage, en particulier pour des consciences chr?tiennes, qu?en enfermant une part de l?humanit? dans une pr?destination ? la servitude fond?e sur la nature, donc sur le d?finitif et l?immuable, et en faisant en sorte que soit int?rioris?e cette id?e chez les domin?s eux-m?mes, de mani?re ? les persuader de la vanit? de toute r?volte ? Des contradictions se font fait jour d?autre part ? l?int?rieur m?me du syst?me, qui ont min? sa structure binaire. Comme dans tous les syst?mes esclavagistes, il existait en particulier une ? soupape de s?ret? ? constitu?e par la pratique de l?affranchissement. Mais on peut noter ici la profonde diff?rence qui s?parait l?esclavage moderne de l?esclavage antique. Si, dans ce dernier, l?esclave affranchi demeurait sa vie durant dans une situation relativement amoindrie par rapport ? l?ing?nu n? dans la libert?, plus rien ne distinguait ses descendants du reste de la soci?t?. Dans l?esclavage colonial au contraire, la macule servile ?tait ind?l?bile dans la mesure o? elle collai ? la peau : l?esclave lib?r? devenait, selon la terminologie en vigueur, un ? libre de couleur ?, expression o? l?on voit accol?s un terme juridique et un terme racial. Les ma?tres, face au ? p?ril en la demeure ? que repr?sentait l??mergence d?une classe de gens de couleur devenant eux-m?mes des poss?dants, ont donc eu recours au crit?re racial afin de maintenir une distance maximale avec ces libres qui auraient pu leur porter omb?.rIalgse?est donc produit ce qu?on peut ? Y. Debbasch,Couleur et libert?. Le jeu du crit?re ethnique dans un ordre juridique esclavagiste , Paris, appeler une ? racialisation ? des rapports sociaux, ? savoir une autonomisation de la ? race ? servant ? positionner les individus, et les lign?es dont ils proc?dent, dans le jeu social. Comme l?a bien not? Michelle Duchet, si le m?pris de l?esclave est l? d?s l?origine, le pr?jug? de couleur appara?t en quelque sorte comme un vice de structure que l?histoire a peu ? peu r??.v?l? Cette autonomisation de la race par rapport ? l?esclavage civil fut bien soulign?e par l?essayiste ha?tien Linstant, lorsque la fondation cr??e par l?abb? Gr?goire mit en comp?tition, au d?but des ann?es 1840, un prix offert ? celui qui ? exposerait les meilleurs moyens d?effacer le cruel et absurde pr?jug? qui r?gne parmi les Blancs et les hommes de couleur ?. Le prix lui ?chut (?chappant ? Victor Schoelcher qui avait trop subordonn? ses vues ? la d?termination du pr?jug? par l?esclavage, esp?rant trop de l?abolition de celui-ci?) : s?appuyant sur Tocqueville, qui avait constat? que le pr?jug? ?tait plus fort dans le Nord des Etats-Unis, l? o? justement l?esclavage ?tait d?j? aboli, il s?duisit le jury en exprimant une id?e-force : ? le pr?jug?, en s?attachant ? la couleur, est devenu tout ? fait dans cette seconde phase distinct de celui de l?escla?.vage ? La pr?gnance de la race, suite ? la disparition de l?institution ? laquelle elle fut primitivement associ?e, d?pend en fait de la structure m?me du processus de racialisation. La marque biologique sur laquelle elle s?appuie, bien que confin?e ? l?univers des apparences et d?pendant d?un support g?n?tique infime, n?en est pas moins inscrite dans l?h?r?dit?. Il en r?sulte qu?elle est h?ritable de g?n?ration en g?n?ration, transmise des parents aux enfants, qui vont la transmettre ? leur tour. Elle prend de ce fait une dimension temporelle au long cours, induisant une grande viscosit? des rapports sociaux et cristallisant les hi?rarchies sociales premi?res. C?est l? un ph?nom?ne qu?avait bien per?u, dans une analyse lumineuse, Alexis de Tocqueville. Apr?s avoir mis en parall?le l?esclavage antique et l?esclavage moderne (? Ce qu?il y avait de plus difficile chez les anciens ?tait de modifier la loi, chez les modernes c?est de changer les moeurs et pour nous la difficult? commence l? o? l?antiquit? la voyait finir ?), il mettait l?accent sur la singularit? moderne de l?association de l?esclavage avec la race, Dalloz, 1967. ? Michelle Duchet, ? Esclavage et pr?jug? de couleur ?, in P. de Comarmond & C. Duchet (dir.), Racisme et soci?t? , Paris, Maspero, 1969, p. 121-130. ? S. LinstantE, ssai sur les moyens d?extirper les pr?jug?s des Blancs contre la couleur des Africains et des Sang-m?l?, Paris, Pagnerre, 1841. 12 : 11 concluant en ces termes : ? le souvenir de l?esclavage d?shonore la race, et la race perp?tue le souvenir de l?esclava?g.Oe n? ne saurait mieux exprimer la persistance de la m?moire de l?esclavage par la r?currence perceptive de la trace discriminante. La nouvelle macule servile ne peut s?effacer et se transforme en stigmate h?rit?. Ces repr?sentations, et le paradigme g?n?alogique qu?elles impliquent, peuvent ?tre remarquablement mises en ?vidence dans le cas de l?ancienne SaintDomingue, l?une des exp?rimentations capitalistes esclavagistes les plus accomplies de l??poque moderne. Au centre de la pens?e raciale qui structurait la soci?t? coloniale, la doctrine de la puret? de l?extraction et de la blancheur absolue, v?rifi?e ? partir d?un strict contr?le g?n?alogique, ce ? prisme magique par lequel les colons s?assurent des couleurs m?res et primitives ?, selon les termes d?un m?moire de l??poque. Sur ce front de la race-lign?e ?tait d?sormais ?rig?e la fameuseligne de couleur, si bien d?crite par Moreau de Saint-M??,rqyui installait une stricte s?paration entre les Blancs et tous les autres, ramen?s, quel que soit leur degr? de d?coloration, ? l?autre couleur primitive pour la raison qu?ils en ?taient en partie issus. Mais cette logique binaire s?accommodait dans le m?me temps de la r?alit? humaine luxuriante qui caract?risait la colonie, par l??tablissement de cat?gories de m?tissage, elles aussi ? fondement g?n?alogique, qui permettaient ? une ? cascade de m?pris ? de d?valer du plus clair au plus fonc?, expression de ce qu?on a pu appeler un ? sous-racisme ?, correspondant ? une int?riorisation du pr?jug? chez les gens de couleur eux-m?mes. On peut remarquer que la plupart des soci?t?s esclavagistes et post-esclavagistes ont connu, ? divers degr?s, le m?me type de ? math?matique ra?c,iale ? qui a g?n?r? une complexe interaction social/biologique ? travers le choix du conjoint ou du partenaire reproducteur. Du fait de la r?manence du biologique par rapport aux ?volutions sociales, la gestion interg?n?rationnelle de la trace s?est effectu?e ? partir du souvenir des ascendances pass?es qui gouvernait l?isolement ou le m?lange des groupes initiaux en pr?sence : ainsi une id?ologie a-t? Alexis de Tocqueville, A. deD,e la d?mocratie en Am?rique, Paris : Gallimard, 1961, p. 357 (1?re ?dition, Paris : C. Gosselin, 1835). ? Moreau de Saint-M?ry, (1797D).escription de la partie fran?aise de l?Isle de Saint-Domingue , Philadelphie, 1797. R??dition : Paris, Larose, 1958. ? Michelle Duchet, ? Esclavage et pr?jug? de couleuorp.?c,it. elle pu v?ritablement s?incar?.nCeer type d?obsession g?n?alogique a fortement marqu? l??volution des diff?rents segments de ces soci?t?s jusqu?? une date r?cente : on peut par exemple se r?f?rer au cas de la Martinique, o? les Blancs originaires (B?k?s) se sont enferm?s dans une stricte endogamie, articul?e ? un fort contr?le g?n?alogique, qui a permis au groupe de rester identique ? luim?me de g?n?ration en g?n?ration ; dans le m?me temps, les Gens de couleur y ont d?ploy? des strat?gies interg?n?rationnelles de blanchiment au travers des gradients de m?tissage. Aux ?tats-Unisc,oloaur bar demeure encore une r?alit?, assurant une relative ?tanch?it? aux groupes raciaux, m?me si l?extension g?ographique du pays (rendant difficile un strict contr?le g?n?alogique) a permis d??ventuelpsassings (passages de la ligne). De mani?re g?n?rale, on constate que ce syst?me de repr?sentations s?est diffus? loin de son foyer colonial. Les dispositifs coloniaux de la race pr?c?dent donc le d?veloppement effectif des savoirs naturalistes, qui co?ncident, on l?a vu, avec la fin des formes juridiques, civilement sanctionn?es, de l?esclavage. La race serait donc un produit colonial import? vers la m?tropole, comme y invitent ?galement les travaux d?Elsa D?,omrl?imne s?il faut ?viter de confondre le concept tel qu?il se d?veloppe dans le champ des savoirs de l?histoire naturelle et la notion telle qu?elle s?est construite dans les repr?sentations et les pratique coloniales. Ce n?est que tr?s tardivement, soit au d?but d?usi?XcIlXe, que le concept scientifique de race a ?t? utilis? dans les arguments des d?fenseurs de l?ordre esclavagiste. 4 d?bats contemporains, dans le long ?pilogue, qui peut constituer un es L?ouvrage vaut pour terminer par les ?chos install?s par rapport aux sai autonome en lui-m?me, intitul? ? l??ternel retour de la race ? ?. Doron part de l??vidence, pour le sens commun, de la r?alit? de l?existence de races, qui rejoint la critique savante, de la part d?un certain nombre d?auteurs, du ? n?gationnisme racial ?. Il rappelle ainsi la tribuMnoenddue, parue en 2013, du biologiste M. Raimond et de la romanci?re Nancy Huston, intitul?e ? Sexes et races ; deux r?alit?s ? : accusant de c?cit? les sciences sociales, ils y affirmaient qu?il ? Jean-Luc BonniolL,a couleur comme mal?fice. Une illustration cr?ole de la g?n?alogie des ? Blancs ? et des ? Noirs ? , Paris, Albin Michel, 1992. ? Elsa DorlinL,a matrice de la race , Paris, la D?couverte, 2006. 12 : 13 existe des diff?rences g?n?tiques caract?ristiques de groupes g?ographiques que la g?n?tique se contenterait de d?crire. On est l? (sans pr?juger des intentions politiques de ces deux auteurs) dans un d?bat classique, qui partage d?un c?t? ceux qui, en France, consid?rent (s??levant notamment ? contre le ? politiquement correct ?, la bien-pensance, au nom de l??vidence et du sens commun ?) qu?il y a deux types de Fran?ais : des ? Fran?ais de souche ? par rapport ? ceux qui le seraient accessoirement et, de l?autre, ceux qui veulent en finir avec la notion de race, pr?nant notamment la n?cessit? d??radiquer le mot ? race ? de tous les textes l?gislatifs et r?glementaires, car ?noncer le mot serait reconna?tre l?existence de la chose? L?espace socio-politique autour de la race, satur? d?enjeux et de tensions, appara?t en fait plus complexe, entre universalisme et r?publicanisme (du moins en France) et tendance ? la racialisation, rep?rable paradoxalement aux deux extr?mes de l??chiquier politique. D?un c?t?, comme on l?a d?j? ?voqu?, la race appara?t, lorsque s?effacent les distinctions juridico-politiques, comme une ressource pour refonder les distinctions et les rapports de domination. Or le partage juridique citoyens/?trangers s?efface chez les enfants d?immigr?s. D?o? les glissements des jugements dans certains secteurs ? majoritaires ? vers les th?mes de la ? souche ? et du ? grand remplacement ?, postulant souvent des diff?rences culturelles pr?tendument sources d?inassimilabilit?, avec l?id?e que des devoirs particuliers doivent ?tre le lot de certains Fran?ais ? enti?rement ? part ? (pour reprendre le mot d?Aim? C?saire), qui sont cens?s devoir s?acquitter d?un p?age particulier pour entrer dans le cercle de la citoyennet?. Mais, de l?autre c?t?, Claude-Olivier Doron nous rappelle que la race n?a pas simplement une fonction de domination, mais qu?elle sert aussi de support identitaire, ce qui peut expliquer son ?tonnante perduration. Les cat?gories raciales se situent en effet entre ? l?horizon universel du citoyen et la vari?t? des situations des sujets ? (p. 532), souvent marqu?es par le ressenti persistant d?une assignation subie, voire d?une minoration p?renne. On peut ainsi faire le constat de l?appropriation de l?ancien catalogage racial par les sujets qui le subissent, ? travers l?exp?rience psychique intime propre au sujet qui subit ce processus de racisation. On sait que c?est par le m?canisme bien connu de ? retournement du stigmate ? que les descendants des victimes du syst?me se sont construits une identit?. Retour de service lib?rateur, inscrit dans un mouvement de pens?e d?antiracisme diff?rentialiste, fond? sur ce qu?on peut appeler un n?o-racialisme, qui valorise une appartenance communautaire, le statut de ? victime racis?e ? leur permettant de se constituer comme sujets politiques. Il y a l? un retour en force d?un usage de la race qui part d?une volont? initiale de lutte contre les discriminations et les in?galit?s. Ces postures ont introduit une profonde fracture ? dans ce grand bloc commun qu??tait autrefois la lutte contre le racisme et l?antis?mitis m?,eta?nt elles paraissent en contradiction avec l??vacuation de la race en tant que norme que portait l?antiracisme universaliste. Dans cette ligne, ce sont les corps eux-m?mes qui sont constitu?s en ressources politiques, comme certains mouvements activistes y invitent, notamment aux Etats-Unis, afin de mesurer des distinctions prolong?es en in?galit?s (en mati?re de sant?, de justice, de police?), posture qui s?articule ? une logique de discrimination positive. Des deux c?t?s oppos?s du racialisme, l?imaginaire sp?cifique de la race ne cesse donc d??tre rabattu sur des dimensions biologiques : le recours ? la science, dans sa dimension g?nomique, devient d?s lors essentiel, une science qui ne serait pas biais?e par l?id?ologie car la v?rit? profonde est cens?e se situer du c?t? de la g?n?tique, plus forte que les repr?sentations sociales. Ce genre de rh?torique, qui s??l?ve contre la conception de la race comme construction sociale et non comme r?alit? biologique rencontre beaucoup de succ?s sur Internet. On y constate l?activisme d?un certain nombre de groupes, qui op?rent un recours s?lectif aux ?tudes de g?n?tique des populations, dans un ? jeu avec les impens?s et les ambigu?t?s des savoirs g?n?tiques actuels ? (p. 539) qui permettent de repenser la pratique de la g?n?alogie, en particulier chez les Africains Am?ricains, o? la qu?te droeosts s?est affirm?e depuis les ann?es 70 (mais on pourrait aussi ?voquer en la mati?re les Juifs, les Irlandais?). Comme l?affirme Alondra Nelson, dans un ouvrage consacr? aux tests g?n?tiques d?origine auxquels font de plus en plus appel les Africains Am?ricains, le recours au g?nome a ?merg? ? un moment sp?cifique, celui de l??mergence d?un racismecolor blind qui aurait ?t? adopt? par ceux qui veulent en finir avec les politiques daf?firmative action : pour elle, rien d??tonnant ? ce que ce soit au moment o? la race est ni?e au niveau social qu?elle devienne pour les domin?s plus signifiante au niveau biologique, gr?ce ? ce recours ? l?ADN, dot? ? Citation extraite de E. Saada, in Didier et Eric FaDseslianq,uestion sociale ? la question raciale ? , Paris, La D?couverte, 2009. 12 : 15 de propri?t?s uniques pour des revendications politiques et pour ?clairer une histoire de l?oppression, dans un climat politique de plus en plus indiff?rent aux demandes de justice racia?.le Pour Doron, il ne faut pas fermer les yeux sur les ?volutions r?centes des savoirs g?n?tiques, qui produisent des ?nonc?s biologiques sur la race et les ascendances, nourrissant des imaginaires racialis?s, comme dans l?usage des tests g?n?tiques d?ancestralit?. Mais il est dans le m?me temps indispensable de ? reconna?tre les choix muets (dont ces savoirs) proc?dent) et la mani?re dont ils sont imm?diatement investis dans des luttes ? (p. 539). Il fait ? ce propos une excellente mise au point sur la biologisation de la race et le savoir des ascendances biog?ographiques. Alors que la g?n?tique, jusque vers l?an 2000, ?tait mobilis?e le plus souvent dans une optique antiraciste (d?montrant la similitude de tous les ?tres humains, dans 99,9 % de leur g?nome), la donne a chang? dans la derni?re d?cennie, donnant au concept de race une nouvelle consistance sur des bases g?n?tiques, notamment en mati?re de recherches en sant? publique. Les savoir sur les polymorphismes g?n?tiques sont d?sormais au coeur des politiques : les ? combats g?nomiques pour la justice sociale ? mobilisent des chercheurs repr?sentant les diff?rentes communaut?s. D?s lors les fronti?res se floutent [?] entre science, sens commun et pr?jug?s sociaux ? (p. 544), alors m?me que ces recherches sont empreintes d?un ? ensemcbolnesi(d?rable ) depr?suppos?s [?], d?extrapolations ? (p. 544), surtout si l?on poursuit le profilage ? partir DduNA phenotyping. Les donn?es ADN, int?gr?es dans le monde desbig data, sont en effet rapport?es ? des populations de r?f?rence actuelles, sans que leur histoire soit v?ritablement prise en compte pour avoir une id?e de leur profil ancien ; les donn?es sont d?autre part trait?es en fonction d?hypoth?ses biais?es : les sous-populations distingu?es ? ?pousent les distinctions ethno-raciales, (renfor?ant), en leur donnant un support biologique, des repr?sentations sociales actuelles ? (p. 546). D?o? ? le succ?s de ces ?tudes aupr?s des racialistes de tout poil [?] m?me si les usages ne sont pas univoques et peuvent ?tre mobilis?s dans des luttes contradictoires ? (p. 546). Elles alimentent en effet les mobilisations socio-politiques, s?int?grant au premier chef dans la lutte contre les in?galit?s raciales (d?o? la prise en compte des minorit?s dans ? Alondra Nelso nTh,e Social Life of DNA. Race, Reparations and Reconciliation after the Genome , Boston, Beacon Press, 2016. les protocoles de recherche biom?dicale). Mais cette logique positive de lutte va souvent de pair avec une volont? d?affirmation identitaire, qui se retrouve aussi du c?t? des supr?matistes blancs. La g?nomique peut ainsi se r?v?ler comme une arme ? double tranchant? M?me s?il ne faut pas confondre les soci?t?s, entre les USA (o? la race est d?un usage routinier) et la France, on peut donc affirmer que le racialisme et le racisme biologique rel?vent la t?te. Ainsi peut-on noter que les articles qu?ils inspirent deviennent, en tout cas aux Etats-Unis, nettement majoritaires par rapport ? ceux inspir?s par le constructivisme social. Mais il faut noter aussi que la nouvelle notion de race n?a que peu ? voir avec celle qui a fonctionn? ant?rieurement. Ce n?est plus celle du sens commun : elle r?f?re ? la possibilit? d?assigner un individu ou une population ? un groupe d?ascendance. Malgr? les assignations probabilistes qui gouvernent cette nouvelle acception, qui demeure toujours travers?e par des processus de construction sociale, il faut d?sormais se garder d?un certain discours constructiviste na?f qui ferait consid?rer la r?activation de la race comme un ? retour des d?mons du pass? ? (p. 559). La race n?a en fait jamais quitt? la sc?ne, se drapant aujourd?hui dans de nouveaux atours. 12 : 17 Enfant souffrant de vitil,ihguoile sur toile d'?cole br?silienne, 1786 . Mus?e d'Histoire de la M?decine , Paris, France. Illustration de couverture de L' homme alt?r .?


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Jean-Luc Bonniol. 12. La race pensée comme altération. Essay Review, Journal of Interdisciplinary History of Ideas, 2018, DOI: 10.13135/2280-8574/2844