Le double sens de la mission de la Judith biblique dans l’interprétation giralducienne
Academic
Journal
of
Modern
Philology
ISSN 2353–3218
Vol. 9 (2020)
Special Issue
s. 339–346
339
Krystyna Modrzejewska
Université d’Opole
Le double sens de la mission de la Judith biblique dans
l’interprétation giralducienne
The Double Meaning of the Biblical Judith’s Mission in the Giralducian
Interpretation
Abstract
Jean Giraudoux in his version of the biblical myth recounting the heroic mission of Judith reveals the art of seducing
Holofernes. Judith’s discovery of carnal pleasure complicates her return to the city because the two truths, that of the
rabbis and that of Judith, are exposed to a confrontation.
Keywords: Judith, Bible, Giraudoux, seduction, truth
L’histoire de Judith est simple. Le général assyrien Holopherne assiège Béthulie. Décidée à sauver sa
patrie, Judith – une veuve riche et belle – s’introduit par ruse dans le camp assyrien, prétendant vouloir
aider Holopherne à vaincre les Juifs. Celui-ci, séduit par sa beauté, l’invite à un festin. Profitant de son
ivresse, elle lui coupe la tête et l’emporte à Béthulie, privant ainsi l’ennemi de son chef et, par là, de
sa victoire. Dans la Judith d’Hebbel (1839), la jeune femme cède à Holopherne dans un moment de
faiblesse, puis le tue pour se venger ou se racheter. Dans sa version de Judith (1922), Henry Bernstein
présente aussi Holopherne dans le rôle du séducteur, mais Judith lui résiste. Comprenant qu’elle est venue
le tuer, il s’offre à ses coups. Bouleversée de ce geste, elle se livre à lui. Le lendemain, elle se ressaisit et le
tue. Giraudoux raffine encore davantage. Dans sa Judith (1931), l’héroïne s’éprend d’Holopherne, mais
ne voulant pas tomber dans la médiocrité quotidienne après avoir atteint ce sommet d’amour, elle lui
coupe la tête.
Comme l’explique Jacques Body dans sa biographie, Giraudoux pensait depuis longtemps à tirer
quelque chose du livre de Judith (Body 2004: 543). Étienne Tibal, son camarade germaniste, avait
entrepris sans tarder une grande thèse sur Friedrich Hebbel, publiée en 1911. La même année, deux
autres amis de Giraudoux, Gaston Gallimard et Pierre de Lanux, traduisaient en français la Judith de
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Hebbel, et il s’ensuivit une série de ballets, d’opéras et de drames intitulés Judith, dont, en 1922, une pièce
d’Henry Bernstein qui eut un grand succès. Giraudoux a dressé une liste – du reste incomplète – de ses
prédécesseurs, réservant au seul Hebbel une mention particulière.
Il serait intéressant de révéler l’interprétation giralducienne de ce mythe et d’observer l’évolution du
personnage de Judith, son débat intérieur, sa récupération; de confronter, aussi, la version de Giraudoux,
sollicitée par le pouvoir, au récit biblique ; d’analyser enfin la valeur polysémique de la pièce et sa réduction
possible dans l’interprétation scénique.
Cette tragédie biblique en trois actes reflète la guerre et toutes les horreurs de l’histoire, l’amour,
la tragédie individuelle et la religion, qui, au nom d’une transcendance, dérobe à l’homme sa liberté et sa
vérité. Dans Béthulie assiégée, la hantise du massacre travaille les esprits. La riche veuve de la Bible devient
chez Giraudoux une jeune fille de la grande bourgeoisie moderne, une fille à la mode, nièce de banquier,
enfant gâtée, insolente et capricieuse. Dans la Bible, Judith est une femme décidée ; chez Giraudoux, elle
se défend tandis qu’on la pousse à accomplir cette mission dangereuse. Les paroles de Jean, son fiancé,
le confirment : « On la sacrifie. La décision est prise. C’est ce soir, c’est dans une heure que le conseil va
l’envoyer à Holopherne » (Giraudoux [1931] 1991: 195).
Comme dans la Bible, c’est la plus belle, la plus pure qui doit se rendre chez Holopherne. La
pression est forte. Jean rapporte que dans toute la ville, on entend crier « Judith » (Giraudoux [1931]
1991: 195), et on ne peut rien contre la volonté populaire, ce que confirme Joseph, l’oncle de Judith, dans
sa description des Juifs : « D’autres nations mâchent la gomme. Aux Juifs, il faut toujours un homme
propre à sucer. Leur admiration n’est qu’un prétexte à s’occuper des affaires des autres. Ils sont pieux pour
pouvoir s’occuper des affaires de Dieu » (Giraudoux [1931] 1991: 195). Il parle « d’hystérie collective »
(Giraudoux [1931] 1991: 196). Et, pourtant, il sait que Joachim, le grand rabbin, va faire d’elle « une
grande Juive, une héroïne : une femme hors de son destin, une déclassée » (Giraudoux [1931] 1991:
196). Joachim la présente ainsi :
Je la connais, ta nièce (…) Elle est belle, et elle le sait (…) Elle sait le prix de la beauté. L’étatmajor est peuplé des soupirants qu’elle éconduit. Elle est riche et elle entend ne pas négliger un seul
des avantages ou une seule des joies que donne la fortune. À vingt ans elle a sa cour d’hommes de
lettres et sa ferme modèle, son hôpital et ses collections. (…) Des sports et des talents, elle choisit
peut-être trop volontiers ceux qui valent des succès et des succès de foule. Elle monte à cheval, et
en garçon. Elle danse, et quelquefois dans un lieu public. Elle aime l’entrée brillante au théâtre, au
restaurant et maintenant dans ce harem sans danger qu’on nomme l’hôpital militaire. (Giraudoux
[1931] 1991: 197)
Joseph veut sauver sa nièce, espérant un miracle que Joachim commente ainsi :
Le miracle n’est plus à venir, Joseph. Il est là. Le miracle est au terme de son martyre cette ville, depuis
deux mois aveugle et sourde, au seul nom de ta nièce, entend et voit. L’idée lui est venue de faire d’elle
son chef. Tant mieux. Quand les plus terribles engrenages semblent vouloir se mordre pour toujours,
seul un doigt d’enfant ou de femme peut se glisser entre eux et stopper la machine, le doigt de David,
le doigt de Jahel, le doigt de Judith… (Giraudoux [1931] 1991: 197)
Le peuple de la rue a choisi Judith, « la plus frivole, la plus coquette, la plus changeante »
(Giraudoux [1931] 1991: 199). Elle-même se défend, proposant à Joachim de chercher une candidate
pour sauver la ville dans les classes plus modestes, chez les petits fonctionnaires ou chez les ouvriers :
Le double sens de la mission de la Judith biblique
Vous vous entêtez à croire que Dieu réserve aux familles dirigeantes l’héroïsme et la sainteté. Notre
histoire devient un dictionnaire mondain. C’est une fille d’armateur qui a tué Goliath, un neveu de
banquier qui a arrêté le soleil. (Giraudoux [1931] 1991: 200)
Judith met en relief encore un argument très important contre sa candidature : elle n’entend pas la
voix de Dieu :
Depuis que la ville me croit chargée de son salut, croyez-vous donc que je n’essaye pas de saisir un
signe adressé par Dieu à moi-même ? Adressé à la grande et timide Judith, telle que je me vois, à la
petite et fière Judith, telle qu’il doit me voir… Le plus faible m’aurait suffi. (Giraudoux [1931] 1991:
201)
Elle cherche à proposer à sa place une jeune fille plus digne qu’elle pour cette mission, une jeune fille
sur la poitrine et la langue de laquelle « des stigmates apparaissent » (Giraudoux (...truncated)