La représentation de l’espace. De Jean de Mandeville à la carte de l’état-major

Revue de Synthèse, Jan 1994

Patrick Gautier Dalché

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La représentation de l’espace. De Jean de Mandeville à la carte de l’état-major

- L'histoire de la geographie - on emploie cette expression, a vrai dire reduc trice, faute d'une autre plus juste - s'est longtemps bornee a etablir la liste des inconsequences, des manques et des erreurs que la lecture de n'importe quelle ceuvre anterieure a Ratzel ou aVidal de La Blache permettait aisement de relever. Cette histoire, trop sure de ses jugements et confortee par sa croyance naive au progres, est depuis peu heureusement battue en breche. Tel est Ie point commun de trois ouvrages consacres a un voyageur du xIV" siecle, a un cosmographe de la Renaissance, et aux createurs de la premiere carte de France, qui forment comme une coupe a travers l'imaginaire geographique de plusieurs siecles, Le probleme mandevillien a donne lieu aune abondante litterature. La per sonnalite de I'auteur reste en effet mysterieuse, II se dit chevalier anglais, ne a Saint-Albans. Apres avoir veu et environne moult de pays en Asie et en Afrique, devenu medecin a Liege, il aurait redige dans sa vieillesse Ie recit de ses voyages. Les savants anglais de la fin du siecle dernier, reperant les sources pure ment livresques de la plupart de ses descriptions, se sont plu a debarrasser la Grande-Bretagne de ce plagiaire encombrant, et a vilipender Ie fieffe menteur qu'etait Ie medecin liegeois, veritable auteur, selon eux, des Voyages. De plus, l'histoire du texte, repandu en de nombreuses versions et traductions, pose de tres difficiles problemes, en partie seulement debroussailles, Sur ces points, les deux premiers chapitres pourraient risquer de laisser Ie lecteur sur sa faim. C. Deluz s'est refusee a choisir entre les hypotheses, et n'a pas voulu se livrer a une etude exhaustive de la tradition manuscrite. Justes scrupules, sans doute : c'est Ie texte qui lui importe, et ce qu'il revele, Car si I'auteur a reellement parcouru Ie Levant, l'eeuvre est surtout une compi lation, faite de morceaux raboutes empruntes a des sources issues de traditions bien differentes, recits de voyages et de pelerinages, encyclopedies, histoires, litte rature fabuleuse et legendaire. Mais, comme souvent au Moyen Age, la methode de travail de Mandeville aboutit a un resultat fort original. Par une reecriture constante, il elabore une geographie objective, totalisante, attentive enfin a l'his toire et aux merveilles, qui se distingue a la fois du recit, toujours insere dans Ie temps subjectif du voyageur, et de l'imago mundi quelque peu abstraite des ency clopedistes ou, jusque-la, la geographic se trouvait eclatee en rubriques thema tiques. Les Voyages sont done une oeuvre pionniere au sein d'une geographie medie vale dont les developpements sont rapidement dessines, On pourra parfois chica ner l'auteur ', Mais Ie tableau d'ensemble degage les traits generaux d'une evolu tion bien connue. Si la tradition de l'Antiquite tardive se poursuit au haut Moyen Age, par la floraison des nomenclatures de regions et Ie gout pour les mesures, si les interets geographiques s'elargissent alors vers les mondes septentrionaux, a partir du XII' siecle, l'image du monde se modifie par un autre regard porte sur caises. Le Moyen Age, 2' ed., Paris, 1992. On y ajoutera J.O. MARSH Jr., The Spanish Version of Sir John Mandeville's Travels. A Critical Edition, Madison, Univ, of Wisconsin, 1952. 2. I) La Cosmographia d'Aethicus Ister (non Istricus ] n'est pas d'un auteur de l'Anti quite; c'est une forgerie d'un auteur inconnu, du VIII' siecle, non du VII' (p. 104). 2) Peut-on parler d'une ecole de Tours representee par Bernard Silvestre, rattache habituellement Ii Chartres, et par l'anglais Adelard de Bath, qui certes etudia Ii Tours, mais fut maitre Ii Laon, avant de voyager pour se devouer Ii l'etude de la science arabe (p. 11O)? 3) Selon C. Deluz, nombre de connaissances geographiques presentes dans l'reuvre du geographe arabe Idrisi (XII' siecle) se retrouvent dans des textes occidentaux, et dans Mandeville, ce qui lui fait pos tuler l'existence d'une traduction. Hypothese excitante, plausible peut-etre (p. III sq.). Mais les details evoques (p. 492) sont pour la plupart des banalites dont l'origine est connue : ainsi, la fable des pierres d'aimant interdisant aux navires de l'ocean Indien d'etre clones, de tradition en partie ptolemeenne, est transmise en Occident par un lapidaire pseudo-aristote licien ainsi que par le Commonitorium Pal/adii (cf. Claude LECOlJIEux, Die Sage vom Magnetberg , Fabula, t. 25, 1984, p. 35-65). 4) Que les cartes nautiques s'appuient sur les tables de coordonnees geographiques venues des arabes n'est pas susceptible de la moindre demonstration (p. 118). elle , vivifie par l'apport des traductions arabo-Iatines et par la recherche des causes, tandis qu'a partir du XIII' siecle commercants et missionnaires deerivent une Asie jusque-la inconnue. Ces nouveautes sont accueillies par la geographie des savants, aussi bien que par les textes en vulgaire a destination des lai'cs. Les Voyages repondent des lors a une demande de refonte de l'image du monde, appelee par la conscience de la place reduite occupee par une Chretiente environ nee d'espaces immenses, et autres. Vraie geographie, comme le dit C. Deluz. C'est sur Quant au contenu; moins Quant au vocabulaire. A ce sujet, Ie leeteur avoue une certaine perplexite, II est possible qu'un plus fort pourcentage de noms, par rapport aux verbes, soit l'indice d'un plus haut degre de conceptualisation, encore qu'on aimerait voir fon dee la theorie, et affine I'outil. Mais la comparaison entre Mandeville et une dizaine d'eeuvres en roman ecrites entre 1250 et 1450 gagnerait en credibilite si l'on ne constatait, dans le tableau statistique qui resume cette enquete (p, 388 389), un certain manque de coherence dans les totaux servant a calculer les pour centages, et dans ces demiers memes 3. On trouvera en revanche d'utiles descrip tions du champ semantique de quelques notions cles chez Mandeville et d'autres. Tout cela trouve son aboutissement dans I'examen des caracteres de la geo graphie mandevillienne. Son originalite ne s'apercoit pas tant dans la geographie physique, encore occupee a de banales oppositions binaires, que dans la geo graphie humaine, par l'attention privilegiee portee aux villes, aux genres de vie et surtout aux souverainetes, qui constituent Ie principe essentiel du decoupage spa tial, Est-il absolument sur que cette innovation soit due a Mandeville, en avance sur son temps, precurseur d'une geographie nouvelle (p, 143)? Peut-etre n'apparait-il tel qu'en l'etat de la documentation. Reste que l'auteur des Voyages accorde aces traits une presentation beaucoup plus ample et systematique que ses predecesseurs. Une derniere partie degage 1' image du monde mandevillienne . L'espace en reste traditionnel, en ce qu'il reflete la structure et I'orientation des cartes medie vales circulaires (mappae mundi), et par la presence constante de la merveille encore que Ie gout pour les choses emerveillables , on Ie verra avec Andre The vet, ne soit pas Ie propre du Moyen Age. Mais elle est aussi prophetique (adjectif un peu impropre, a vrai dire). Mandeville affirme, en effet, avec force l'habitabilite de I'ensemble de la terre, et la possibilite de sa circumnavigation, un siecle avant Colomb. L'idee n'est pas absolument nouvelle, puisque d'autres tex tes, auparavant, admettaient en theorie l'existence d'antipodes. Ce qu'apporte 3. Ainsi, C. Deluz conclut (p. 132) que Ie pourcentage des verbes par rapport aux substan tifs (en fait, si on lit bien Ie tableau, il s'agit du pourcentage des verbes par rapport Ii la somme des verbes et des substantifs) est de I'ordre de 30 % dans les textes du milieu du xnr siecle - au nombre de trois -, puis varie entre 15 Ii [sic] 25 % de 1300 a 1450 . En fait, Ie pourcentage, dans Ie Livre du ciel et du monde d'Oresme, n'est pas 28 %, mais 32,3 %. Ainsi, cette traduction aristotelicienne, d'un savant generalement considere comme subtil, se verrait releguee dans l'archaisme de la simple observation, alors que Marco Polo, avec un pourcentage de seulement 14,9 % (non 17 %, comme indique) de verbes, serait un parangon de la conceptualisation? Au surplus, est-il judicieux de considerer comme figes des textes repandus en de nombreux manuscrits, Ii nombreuses variantes, surtout lorsqu'il s'agit de poe sie? Mandeville, c'est la notion de la possibilite pratique du voyage, en meme temps qu'une vision positive de peuples autres par la religion, par les meeurs ou par l'apparence monstrueuse, tous reinseres dans une meme humanite", Ces curiosi tes retombent-elles apres lui? Certes, Pierre d'Ailly reprend la vision etroite de Ptolemee , mais son confrere Ie cardinal Guillaume Fillastre soutient avec force cette condition intellectuelle de la Decouverte. L'humanisme naissant, dont les interets geographiques sont encore mal etudies, reserve sans doute des surprises notables sur ce point. e. Deluz mesure en dernier lieu la reception des Voyages, en examinant la repartition des deux cent soixante-deux manuscrits et des nombreuses editions, et en etudiant les notes marginales laissees par leurs lecteurs 5. Destin contraste : I'ouvrage a connu un sucres grandissant, pour devenir au xvr' siecle une autorite reconnue des humanistes et des geographes. Puis, a partir du XVII' siecle, la geo graphie savante et, plus pres de nous, la critique erudite soucieuse de denoncer Ie plagiat l'ont voue aux gemonies, Au-dela des reserves que ron peut exprimer sur de rares details, la somme mandevillienne de Christiane Deluz, munie d'annexes abondantes et d'une riche illustration, a Ie grand merite de prendre au serieux un texte trop longtemps considere comme un tissu de fables, dont des eclairages multiples revelent la signification plurielle. C'est aussi une lecon de methode. II reste a souhaiter que l'ouvrage stimule la vaste et necessaire entreprise d'une edition critique du corpus mandevillien. La fortune d' Andre Thevet (1516-1592) est par bien des aspects parallele a celie de Mandeville, et pour des raisons fort voisines. Pour les lettres rebutes par sa vanite et incapables d'apprecier les nouveautes de ce precurseur de l'ethnologie, il devint rapidement un hableur pretentieux et ignorant , et ses oeuvres furent tenues pour de simples recueils de traits pittoresques. Tout se passe comme si la raison moderne se revelait incapable de comprendre un type de reflexion sur l'espace qui, sans abandonner Ie gout pour la merveille medievale ou la singula rite , renaissante ou meme elassique, prefere la geographic de terrain au travail de cabinet, et l'investissement personnel a la description objective. Bornons la ce parallele, pour en venir a la savante biographie que F. Lestrin gant a consacree aAndre Thevet, accompagnee d'une etude sur l'image du monde a la Renaissance. II est malaise de resumer rapport de ces deux ouvrages, aux analyses d'une finesse admirable, et au style fort brillant, non denue parfois d'une rhetorique qui volontiers subtilise", 4. Notons pourtant que, par principe et depuis saint Augustin (Civ. 16, 8), ces monstres sont generalement consideres comme appartenant a I'humanite, 5. C. Deluz releve aussi les mentions des Voyages dans quelques inventaires de biblio theques medievales, Les resultats tires de l'analyse de celui de la collegiale Saint-Paul de Liege sont vicies (p. 288), ear les rubriques methodiques ou sont classes les 268 codices (et non 240) ne sont pas celles du bibliothecaire du xv' siecle, mais de l'editeur du XIX' siecle. De plus, il y a deux Mandeville, qui proviennent de legs de personnes privees (cf. Anne Catherine FRAEUS de VEUBEKE, Un catalogue des manuscrits de la collegiale Saint-Paul a Liege au milieu du xv' siecle , Revue d'histoire des textes, t. 4, 1974, p. 359-424). 6. N'est-ce pas un peu parler margajat (pour reprendre Ie terme transmis par Thevet) que de citer des documents peregrins comme Ie Codex Mendoza (L'Atelier du cosmographe, Si I'eeuvre du cosmographe des demiers Valois est riche de significations, I'homme est aussi passionnant. Ne Ii Angouleme dans une famille de chirurgiens barbiers, cordelier plus tard secularise sur sa demande, Thevet est un homme nou veau auquel ses contemporains ne pardonneront pas ses origines. II ne serait guere utile de developper ici sa carriere: voyages au Levant, qui for meront la matiere de la Cosmographie de Levant (1554), puis au Bresil en compa gnie de Villegagnon, qui aboutiront aux Singularites de la France antarctique (1557), recherche de revenus et de protections malgre la charge, surtout honori fique, de cosmographe du roi, dont il ne manque pas de se targuer, et redaction d'autres ceuvres; seules paraitront la Cosmographie universelle(1575) et les Vrais Pourtraits et Vies des hommes illustres (1584), II est plus important de relever, comme y invite constamment F. Lestringant, tout ce que cette vie comporte de destin, au carrefour de I'histoire individuelle et de l'histoire des sciences. C'est en effet Ie merite de Thevet que d'avoir tente de conferer Ii la cosmographie non seu lement la dignite d'une veritable science, mais encore la preeminence d'un savoir aux pretentions philosophiques. Thevet reagit avec l'impetuosite de I'autodidacte contre les savoirs convenus de son temps, donnant ainsi Ii son ceuvre des caracteres tres remarquables, Cosmo graphe de plein vent, il affirme la primaute de l'experience contre les autorites antiques, en exagerant au besoin Ie nombre et la duree de ses voyages, comme si les epreuves vecues attestaient la veracite de ses dires. Cette hybris suscita rapide ment les accusations d'impiete, tant de la part des catholiques que des protes tants. De ce point de vue, la comparaison entre les deux Cosmographies univer selles parues la meme annee, celie de Thevet et celle de Francois de Belleforest, est tout Ii fait eclairante. Le second se borne Ii completer Munster pour en faire non plus une somme sur Ie monde, organisee suivant un systeme de coordonnees spa tiales, mais une collection de portraits de villes et de regions, vidant ainsi de sa substance une cosmographie trop liee Ii la Reforme, Mais Ie recit arnericain de Thevet suscitera aussi les foudres de Geneve : Jean de Lery denonce ses fictions, et l'outrecuidance qui lui permet de creer sur Ie papier une fallacieuse France antarc tique, s'accordant ainsi un privilege blasphematoire Ii I'egard de Dieu et irrespec tueux Ii l'egard du monarque. Des lors, Thevet rencontre de plus en plus l'hostilite des lettres, quel que soit leur parti, La Renaissance, heritiere selon F. Lestringant du Moyen Age, voit seu lement dans la cosmographie Ie cadre spatial qui organise et aide Ii memoriser les evenements de la chronologie 7; la discipline n'a done pas encore acquis son auto nomie. Thevet n'a de cesse d'affirmer sa valeur et sa primaute. Mais cette tentative d'insuffier un contenu totalisant Ii une matiere obsolete allait entrer en contradicop. cit. supra n. *, p. 177), et de dire, par ex. p. 178 sq. : Ainsi [...] la plate description botanique et medicinale tiree de I'Histoire naturelle s'enrichit-elle de soubassements impre vus en rneme temps qu'elle accede, en un avatar inopine, au "plus haut sens" du pantagrue lisme ? 7. II n'est pas sUr toutefois que cette tradition soit a qualifier tout uniment de medie vale (p. 12), ce qui est singulierement reducteur, Les determinations des ditferentes compo santes de l'interet pour l'espace sont variables, et nombre d'oeuvres medievales, dans ce domaine, visaient deja un but plus large. tion avec l'evolution des sciences: la pretention Ii la science universelle se heurte au cloisonnement croissant des disciplines. Et toutes ces raisons de dauber sur les bourdes du cosmographe sont encore accrues par l'engagement de Thevet au cOte de la Ligue. Tous les developpements de F. Lestringant sur ces points apportent au lecteur des eclairages d'une tres grande nouveaute, grace a une lecture qui conjugue l'analyse du contenu et la mesure de la reception 8, a laquelle les etudes d'histoire de la geographic ne nous avaient guere habitues. Dans ses dernieres annees, Thevet s'orientera dans des voies nouvelles, dont temoignent deux ouvrages restes inedits. La description de toutes les iles du globe du Grand insulaire et pilotage manque son but, car cette insularisation generate du monde, fondee sur un bricolage qui juxtapose des principes cartographiques differents, aboutit a un emiettement du monde peu propre Ii orienter les entre prises conquerantes du prince. La galerie des Hommes illustres, quant Ii elle, revele avant tout l'obsession de la gloire qui anime Thevet durant sa vieillesse. Mais elle n'est pas sans lien avec la cosmographie. De meme que celle-ci fixait dans le cadre intemporel de la representation spatiale l'empreinte des faits pas ses , la derniere oeuvre rassemble en une suite la diversite des epoques, des etats et des cultures , et met cote a cote aussi bien les hommes illustres de l'ancien monde que Ie geant tupinamba Quoniambec. L'Atelier du cosmographe, qui montre la nouveaute et la richesse de l'reuvre de Thevet, forme le complement de la biographie. F. Lestringant souligne d'abord la rupture qui caracterise l'image du monde de la Renaissance: on commence alors aprendre conscience de la disparite d'echelle suivant les espaces consideres, Pour reprendre la distinction ptolemeenne, la cosmographie (ou la carte Ii petite echelle) s'attache a la representation globale, tandis que la chorographie (ou la carte Ii grande echelle) decrit une region. Ainsi, les objets qui suscitent I'interet des geographes de la Renaissance ne doivent-ils pas etre apprecies sur Ie meme plan selon qu'ils relevent de l'une ou l'autre methode, et les jugements sur la faible reception americaine, Ii l'oppose de l'interet pour l'Orient, ou sur les bons et les mauvais geographes, sont-ils tous entaches d'erreur. Pour cette vision histo riciste, Thevet est le modele du mauvais geographe. Mais son reuvre, en apparence anachronique, se revele plus feconde qu'il ne semblerait Ii un regard prevenu. Un chapitre est consacre aux methodes de travail de Thevet, dans la Cosmo graphie de Levant. Loin que l'experience directe du voyage soit Ii la base de cette elaboration, on s'apercoit que Thevet remplit la trame itineraire de toute une serie de renseignements sur l'Antiquite issus des dictionnaires qu'il avait Ii sa disposi tion. Cette accumulation de savoir, qui releve du genre de la meditation cosmo graphique illustre par les geographes de la Reforme", a un double effet : magnifier I'erudition de l'auteur et flatter la vanite du lecteur. On verifie ici, encore une fois, combien la categorie du Jivresque est plus riche qu'on ne Ie juge com munement, L'analyse precise des precedes des auteurs de compilation revele tou jours les visees de leurs entreprises, et l'horizon d'attente de leur public. 8. Notons cependant que saint Augustin et Lactance n'ont jarnais nie la sphericite de la terre (Andre Thevet, op. cit. supra n. *, p. 203). 9. P1ut6t que 1' admirable dessein de la Providence divine , on verrait dans Ie passage cite": de l'ceuvre de Munster un echo du Songe de Scipion de Cieeron (p. 69 et n. 39, p. 208). Les deux chapitres suivants, qui traitent de la place de Thevet dans I'invention du sauvage, sont sans doute les plus etonnants, Les nombreuses remarques d'ordre ethnographique que livre Thevet ont bien pour fonction de demontrer la superiorite de l'Europe chretienne. Mais il ne s'agit Ili ni d'une version inaugurate du mythe du bon sauvage, ni d'ailleurs d'une devalorisation systematique: les Bresiliens du cosmographe sont composes d'une mosai'que de traits positifs aussi bien que negatifs, Constitue en objet de science, Ie Bresil, par sa diversite meme, explique l'Europe des origines. F. Lestringant developpe Ii propos de trois ensembles mythologiques la contamination thevetienne des representations euro peennes et de la realite americaine, Ainsi, l'evanescente monarchie indienne, dont l'embleme est le geant Quoniambec, atteste une sorte d'hybridation, en un proces sus ou se melent la necessite de justifier la conquete, et un avatar de la translatio imperii: idealise, l'Hercule amerindien pare de toutes les graces symbolise aussi l'avenir de l'Europe. Point de depart par sa barbarie, et tout Ii la fois point d'arri vee de l'histoire universelle, Ie Bresil de Thevet a donc un statut ambigu dans la reflexion philosophique. Point de comparaison pour la description du reste du monde, il temoigne en outre d'une revolution au sein de la cosmographie, qui consiste Ii privilegier la marge. En un temps ou paraissent, sous le titre de biographie, des ouvrages ou le per sonnage n'est qu'un pretexte pour dessiner Ie tableau d'une epoque, Ie Thevet de F. Lestringant est une veritable biographie intellectuelle ; I'auteur a reussi a expli quer la vie et l'ceuvre en les mettant constamment en relation avec les luttes ideo logiques et religieuses, ainsi qu'avec l'evolution des sciences. II s'agit la d'ouvrages importants, qui par leurs methodes et leurs conclusions, marquent une etape, II est a souhaiter que ce modele soit suivi dans d'autres periodes, et notamment Ie Moyen Age. Un conternporain et un adversaire feutre de Thevet, Nicolas de Nicolay (t 1583), est en quelque sorte l'ancetre de la premiere carte generate de la France. Lui aussi au service du roi (mais premier cosmographe, et plus proche du prince que ne le fut jamais Thevet), son ceuvre illustre parfaitement un nouveau partage des savoirs entre la science (ou plutot la technique) de l'ingenieur et la vision glo bale du cosmographe. A la demande de Catherine de Medicis et de Charles IX, desireux de reformer l'administration du royaume, il realisa en effet en 1561 la premiere enquete topographique et statistique, prealable a l'execution de cartes des provinces. Malgre l'inachevement de cette entreprise, et malgre l'echec des tentatives ear tographiques des deux premiers tiers du XVII" siecle, c'est Nicolay qui aura une posterite, non Thevet. L'ouvrage de Monique Pelletier, fait d'une suite de details precis, pourvu d'utiles annexes et d'une abondante illustration, constitue un compendium indispensable Ii tout utilisateur de la carte de Cassini. II permet sur tout d'apprecier toutes les circonstances d'une longue gestation. La carte, en effet, ne fut pas seulement la consequence du progres des sciences et des techniques. II revint a l'Academie des sciences, fondee en 1666, de travailler a l'elaboration de la premiere carte generale de la France. Ces efforts, assures pour I'essentiel par la dynastie des Cassini, ne commencerent a donner leurs fruits que vers Ie milieu du siecle suivant : l'entreprise dut surmonter des difficultes de toutes sortes. L'etablissement d'un canevas general forme d'une chaine de triangles, a l'initiative de Jean Picard, dura de 1681 a 1744, interrompu parfois par manque d'encouragement de la part de l'Etat. C'est en 1733 que renait l'idee de la carte, destinee a soutenir des projets d'etablissement de voies de communication. Le contexte de la decision par laquelle Louis XV confia, en 1747, la realisation d'une Carte generate et particuliere de la France a Cesar-Francois Cassini (Cassini III), Ie troisieme representant de la dynastie, montre que l'entreprise, outre les besoins de I'administration generale, rencontra les necessites de la guerre : ce fut a l'occa sion d'une campagne militaire en Flandre que Ie souverain put apprecier les tra vaux de I'aeademicien, alors oceupe a completer le canevas geometrique, Le genie de Cassini III fut d'organiser materiellement le travail topographique : leves assures par des ingenieurs, du haut des clochers, a I'aide de graphometres a lunette, verification et correction des minutes sur Ie terrain, gravure. En 1756, alors que trente feuilles etaient elaborees, mais aucune encore publiee, Ie soutien financier du roi disparut. Cassini constitua alors une societe d'actionnaires prives ou publics (Etats provinciaux et generalites) qui permit la publication de la majeure partie des cartes prevues, La Revolution provoqua la nationalisation d'une entreprise dont l'Etat jugeait indispensable de conserver le controle. Les cartes furent desormais amelio rees ou dressees par le depot de la Guerre, qui,jusqu'en 1815, empecha leur diffu sion aupres du public, pour d'evidentes raisons de securite. A partir de la Restau ration, la necessite se fit sentir de dresser une nouvelle carte generale, qui corrigeat le defaut majeur de la carte de Cassini, l'absence de figure du terrain: de cette volonte naitra la carte dite de l'Etat-Major, Depuis le XVI" siecle, les progres de la geographie dependirent essentiellement du fait qu'elle sect, avant tout, afaire la guerre, pour reprendre Ie titre d'un libelle d'Y. Lacoste. lIs furent aussi concomitants de la croissance de la centralisation etatique, et permis par le developpement economique. II nous est desormais facile de comprendre que les eeuvres de Mandeville et de Thevet aient pu longtemps paraitre naives ou absurdes. C'etait oublier que la science a gagne en restreignant, et meme en detruisant un imaginaire geographique qui n'est pas moins digne d'etude, a condition que celle-ci soit debarrassee des anachronismes qui en ont longtemps vicie les conclusions.


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Patrick Gautier Dalché. La représentation de l’espace. De Jean de Mandeville à la carte de l’état-major, Revue de Synthèse, 1994, 199-206, DOI: 10.1007/BF03182490