4. Pour une approche historico-linguistique des documents historiques. Croisements inter/transdisciplinaires en France et en Italie

Journal of Interdisciplinary History of Ideas, Aug 2016

Depuis quelques années désormais, nous nous sommes penchées sur la possibilité de croiser les méthodes linguistiques avec celles de l’histoire dans l’effort d’interroger les documents historiques de deux observatoires complémentaires (interdisciplinarité) mais aussi de mieux faire ressortir le lien entre la parole et l’action du point de vue du réel historique et des événements (transdisciplinarité). Dans ces brèves notes, nous avons essayé de faire le point sur la manière dont ces croisements inter/transdisciplinaires se sont produits en France et en Italie, ainsi que de montrer de quelles manières il est possible de rendre complémentaires les méthodes qualitatives et quantitatives, en présentant enfin des pistes de recherches concernant les catégories de «sujet» et de «temps».

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4. Pour une approche historico-linguistique des documents historiques. Croisements inter/transdisciplinaires en France et en Italie

JOURNAL OF INTERDISCIPLINARY HISTORY OF IDEAS - Section 3 : Notes - Pour une approche historico-linguistique des documents historiques Croisements inter/transdisciplinaires en France et en Italie by Marta Margotti, Rachele Raus - c b n a JIHI 2016 Volume 5 Issue 9 Section 1: Editorials 1. What’s in a CFP? (M. Albertone – E. Pasini) Section 2: Articles 2. Marie Le Masson Le Golft (1749-1826). Le progrès des idées là où on ne l’attend pas (O. Perru) 3. Oasisité (L.A. Torres Rojo) Section 3: Notes 4. Pour une approche historico-linguistique des documents historiques. Croisements inter/transdisciplinaires en France et en Italie (M. Margotti, R. Raus) Section 4: Reviews 5. Book Reviews and Notices (E. Pasini) Section 5: News & Notices 6. Activities of the GISI | Les activités du GISI (2016) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour une approche historico-linguistique des documents historiques Croisements inter/transdisciplinaires en France et en Italie * Marta Margotti, Rachele Raus ** Depuis quelques années désormais, nous nous sommes penchées sur la possibilité de croiser les méthodes linguistiques avec celles de l’histoire dans l’effort d’interroger les documents historiques de deux observatoires complémentaires (interdisciplinarité) mais aussi de mieux faire ressortir le lien entre la parole et l’action du point de vue du réel historique et des événements (transdisciplinarité). Dans ces brèves notes, nous avons essayé de faire le point sur la manière dont ces croisements inter/transdisciplinaires se sont produits en France et en Italie, ainsi que de montrer de quelles manières il est possible de rendre complémentaires les méthodes qualitatives et quantitatives, en présentant enfin des pistes de recherches concernant les catégories de « sujet » et de « temps ». 1. Introduction Depuis quelques années désormais, nous nous sommes penchées sur la possibilité de croiser les méthodes linguistiques avec celles de l’histoire dans l’effort d’interroger les documents historiques de deux observatoires complémentaires (interdisciplinarité) mais aussi de mieux faire ressortir le lien entre la parole et l’action du point de vue du réel historique et des événements (transdisciplinarité). Notre effort ne reste pas isolé, puisque plusieurs chercheurs et spécialistes * Les paragraphes 2.1, 2.3 et 3 ont été écrits par Rachele Raus ; Marta Margotti est l’auteure des paragraphes 2.2 et 4. L’introduction et la conclusion sont des parties communes aux deux auteures. La traduction de l’article de l’italien en français est de Rachele Raus. ** University of Turin, marta.margotti @ unito.it ; rachele.raus @ unito.it. Journal of Interdisciplinary History of Ideas 5(2016), 9, p. 4 :1–4 :21. Peer-reviewed. ont déjà entamé des recherches similaires en Europe. Dans ces brèves notes méthodologiques, nous avons essayé de faire le point sur la manière dont ces croisements inter / transdisciplinaires se sont produits en France et en Italie, ainsi que de proposer des pistes de recherche ultérieures dans ce domaine. Le premier paragraphe nous permettra de présenter les deux approches principales qui ont favorisé la rencontre entre l’histoire et la linguistique, à savoir le traitement informatique des données d’un côté (lexicométrie, logométrie, textométrie, linguistique de corpus), et l’analyse du discours du côté de l’histoire de l’autre. Nous montrerons de quelles manières il est possible de rendre complémentaires les méthodes qualitatives et quantitatives (par. 2.1) et présenterons aussi le cas spécifique du « chronodonyme » du « 20 septembre » en Italie (par. 2.2). Par rapport à l’analyse du discours du côté de l’histoire (par. 2.3), nous proposerons des pistes de recherches concernant les catégories de « sujet » (par. 3) et de « temps » (par. 4), tout en donnant l’exemple des « prêtres-ouvriers » et de la Mission de Paris en France.¹ 2. Au croisement de l’histoire et de la linguistique Dans une étude récente, Jean-Philippe Genet² résume les tendances françaises aux rapprochements des disciplines linguistiques et historiques tels qu’ils se sont opérés autour de l’analyse du discours (désormais AD) à partir de la fin ¹ A propos de la distinction la linguistique de corpus avec la textométrie et avec les autres approches d’analyse de données textuelles et discursives voir, entre autres, B. Pincemin (2011), « Sémantique interprétative et textométrie – Version abrégée », in Corpus, n° 10, 259-269. ² J.-P. Genet, Lo storico, il discorso e il linguaggio (2013), in Contemporanea, n° 2, édité par F. Socrate et C. Sorba (Bologne : Il Mulino, 2013), 289-299. des années 1960. D’un côté, les travaux fondateurs de Régine Robin, Denise Maldidier et de Jacques Guilhaumou¹ débouchent sur un protocole d’accord entre historiens et linguistes² qui permet la parution de catégories inédites comme celles d’« historien linguiste » et d’« analyse du discours du côté de l’histoire », de l’autre, les travaux de lexicométrie faits au laboratoire de lexicométrie politique de Saint-Cloud inaugurent une tradition d’études statistiques et informatiques du lexique politique et historique autour de Maurice Tournier, d’André Salem et récemment de Damon Mayaffre³. Si ces deux tendances ont été fort complémentaires aux débuts de l’AD et ont continué à dialoguer et à échanger pendant très longtemps⁴, elles ont pourtant évolué de manière suffisamment autonome. De nos jours, c’est la deuxième orientation qui semble avoir eu le plus d’essor et qui tend de plus en plus à se diffuser dans le domaine de l’histoire, et cela non seulement en France mais aussi à l’étranger⁵, suite à la diffusion assez massive des corpus numériques de grande taille. ¹ Nous pensons notamment à R. Robin (1973), Histoire et linguistique (Paris : Colin) et à J. Guilhaumou, D. Maldidier, R. Robin (1994), Discours et archive (Liège : Mardaga). ² Cf. J. Guilhaumou (1996), Vers une histoire des événements linguistiques. Un nouveau protocole d’accord entre l’historien et le linguiste, in Histoire, Epistémologie, Langage, Vol. 18, n° 2, 103-126. ³ Pour une synthèse du parcours de croisement entre histoire et linguistique autour de l’AD, voir J. Guilhaumou (2006), Discours et événement. L’histoire langagière des concepts (Besançon : Presses Universitaires de Franche-Comté), notamment le chapitre introductif. Une présentation de l’ouvrage de Maurice Tournier est disponible au lien http://mots.revues.org/21419. Pour les publications d’André Salem, nous renvoyons à la page http://www.tal.univ-paris3.fr/asalem/2.html. A l’égard des travaux de Damon Mayaffre, rappelons le site de l’Observatoire du discours présidentiel français de 1958 à 2015 (http://mesure-du-discours.unice.fr), qu’il dirige à l’Université de Nice. ⁴ Ibidem, 15-16, 24-25, 37-38. En outre, il ne faut pas oublier qu’en 1969 Michel Pêcheux, l’un des pères fondateurs de l’AD française, parlait d’« analyse automatique du discours ». ⁵ Voir à ce sujet F. Socrate et C. Sorba (eds) (2013), Tra linguistica e storia : incroci metodologici e percorsi di ricerca, in Contemporanea, n° 2, édité par (Bologne : Il Mulino), notamment les interventions de Michele A. Cortelazzo et F. Socrate ; R. Cimino, T. Geelhaar, S. Scwandt (2015), Digital Approaches to Historical Semantics : new research directions at Frankfurt University, in Storicamente.org – Laboratorio di Storia, n° 11 (Bologne : BraDypUS). 4 : 3 2.1. Entre approche qualitative et quantitative A vrai dire, l’approche quantitative de la linguistique de corpus a souvent suscité des méfiances et des doutes, comme le démontre la critique à la dénomination même de ce domaine : « Il semble malgré tout symptomatique qu’en France, ce champ ait pris le nom de ‘linguistique de corpus’ dans un double oubli à la fois de l’analyse et du discours »¹. Une critique similaire a été faite par Marie-Anne Paveau qui parle de déhistoricisation de l’AD, à savoir une sorte d’oubli de l’histoire à la faveur des modélisations linguistiques et de l’essor des sciences de l’information et de la communication². Ces critiques ont poussé les chercheurs français et étrangers à s’interroger sur la manière dont les approches quantitative et qualitative pourraient éventuellement s’intégrer. Par exemple, en Italie, Cortelazzo³ parle de complémentarité entre l’analyse quantitative et l’analyse qualitative en ce que la première joue un rôle à la fois d’exploration, en proposant des pistes de recherches inédites, et de confirmation, en fournissant les données empiriques comme soutien de la démonstration concernée. Cela dit, il reste pourtant vrai que les statistiques et la mesure du lexique, dépourvues de toute contextualisation, risquent de réifier les corpus et de ne pas être trop éloignées de ce « langage des chiffres » critiqué par les linguistes dans son apparente neutralité⁴. D’ailleurs, « la linguis¹ F. Dufour, L. Rosier (2012), Héritages et reconfigurations conceptuelles de l’analyse du discours « à la française » : perte ou profit ?, in Langage & Société, n° 140, 9. ² M.-A. Paveau (2007), Analyse du discours et histoire. Rencontres et oublis, in S. Bonnafous. M. Temmar, Analyse du discours et sciences humaines et sociales (Paris : Ophrys, 2007), 121-134. ³ M. Cortelazzo (2013), Metodi qualitativi e quantitativi di analisi dei testi, in Contemporanea, n° 2, édité par F. Socrate et C. Sorba (Bologne : Il Mulino, 2013), 299-310. ⁴ Voir le n° 100 (2012) de la revue Mots. Le langage des chiffres en politique. Bien que ce numéro analyse l’utilisation des chiffres (i.e. statistiques, sondages,…) en politique, il nous semble que la tendance à l’emploi acritique des outils informatiques dans les sciences du langage peut soulever des problèmes similaires. tica computazionale non risolve la ricerca facendone una semplice questione di numeri (o di occorrenze). Il lavoro filologico rimane fondamentale »¹. Ces réticences apparaissent, entre autres, dans un numéro récent de la revue Corela, consacré justement à la complémentarité des approches qualitatives et quantitatives en AD² dans la visée de dépasser le clivage quantitatif-qualitatif. Thierry Guilbert soulève ce problème lorsqu’il précise que « quelquefois utilisé sans précautions méthodologiques et sans souci des présupposés épistémologiques des sciences du langage et de l’AD, le logiciel semble acquérir une sorte de vertu magique : il dirait de lui-même et par lui-même de quoi est fait le discours »³. Malgré ces difficultés, certaines approches quantitatives, qui ne restent pas exclusivement lexicométriques, arrivent à intégrer des critères d’ordre qualitatif. Nous nous référons notamment à l’apport de la textométrie, centrée sur l’analyse numérique des textes, et de la logométrie, qui fait du discours l’objet d’analyse. Ces deux approches, en effet, permettent de revenir sur la linguistique de corpus en dépassant, du moins en partie, le clivage entre approche quantitative, caractérisant l’aspect statistique et informatique, et l’approche qualitative liée à l’interprétation des contextes (texte ou discours) d’utilisation des mots⁴. Sans compter que la parution récente du web sémantique impose l’urgence de remettre au centre des critères empiriques d’ordre qualitatif, puisqu’il exploite les textes qui sont disponibles sur Internet⁵. Le dépassement du clivage quantitatif-qualitatif peut donc se faire déjà au niveau de l’outil informatique, en le concevant à partir de questionnements ¹ « La linguistique de corpus n’épuise pas l’analyse en la réduisant à une simple question de chiffres (ou d’occurrences). La recherche philologique reste fondamentale » [c’est nous qui avons traduit]. M. Marin (2005), Introduzione metodologica, in C. Vetter (éd.), La felicità è un’idea nuova in Europa. Contributo al lessico della rivoluzione francese, Vol. I (Trieste : Edizioni Università di Trieste), 103. Les ouvrages de Marco Marin sont déchargeables sur les sites : http://www.openstarts.units.it et https://paris10.academia.edu/MarcoMarin. ² Il s’agit du n° 15/2014 de Corela sous la direction de Thierry Guilbert, disponible à l’adresse http: //corela.revues.org/3523. ³ T. Guilbert (2014), Introduction : articuler les approches qualitatives et quantitatives dans l’analyse de discours, in Corela, n° 15/2014, 5. ⁴ A ce propos, voir, entre autres, les travaux logométriques de Damon Mayaffre. ⁵ A ce sujet, François Rastier propose de remplacer le « web sémantique » par une « sémantique du web », où les textes ne sont plus traités tout simplement comme des données décontextualisées. Cf. F. Rastier, La mesure et le grain. Sémantique du corpus (Paris : Champion, 2011), chapitre 8. 4 : 5 d’ordre qualitatif, à savoir par l’introduction de critères préalables qui permettent le tri qualitatif des données¹. Il est assez étonnant que cela se réalise, entre autres, par un outil qui, parmi les nombreux dispositifs élaborés à partir de critères variés (tels Hyperbase, TalTac, Le Trameur…), a été conçu pour l’analyse du contenu, cette dernière ayant souvent été considérée comme opposée à l’AD² : nous parlons de Tropes³, logiciel élaboré à l’Université de Paris VIII. Outre la restitution des occurrences et des co-occurrences ou des enchaînements syntaxiques, ce logiciel permet l’accès au contexte discursif de parution du mot ou du syntagme et surtout structure les données lexicales par rapport à des questionnements d’ordre qualitatif, comme la modalisation, le type de catégorie verbale (factitif, déclaratif, performatif…), les connecteurs et d’autres éléments qui permettent de retracer le style de l’auteur (par exemple argumentatif) mais aussi, ajoutons-nous, des éléments centraux pour l’analyse du discours des documents chargés. Bien que cet outil ne soit pas non plus dépourvu de limites, comme le fait de n’être applicable qu’à des textes en français à la différence d’autres logiciels similaires, il reste que les outils informatiques peuvent faciliter l’analyse s’ils permettent de trier les données par des critères qualitatifs. A partir donc de ce constat, et sur la base de leur propre observatoire analytique, les historiens peuvent contribuer, à côté des linguistes, à l’établissement de critères qualitatifs qui président au traitement automatique des textes. A ce premier type de travail conjoint de l’historien et du linguiste, nous allons en ajouter un autre qui reste toujours lié à la complémentarité des approches qualitative et quantitative. Nous proposons d’utiliser les corpus numériques et leur traitement automatique en tant qu’outils de comparaison, notamment entre l’échelle locale et globale, comme nous allons le voir dans le prochain paragraphe en présentant le cas d’une recherche italienne. ¹ Par exemple, dans notre intervention à la Conférence TOTh en 2014, nous avons plaidé pour des critères qualitatifs d’ordre discursif/énonciatif à des fins de traduction lors de l’évaluation de quelques concordanciers bi-multilingues disponibles en ligne (R. Raus, Les concordanciers bimultilingues en ligne à l’épreuve de l’approche d’« archive » : le cas des termes de l’égalité H/F, in Actes de la Conférences TOTh de 2014, à paraître). ² Voir, entre autres, T. Guilbert, oeuvre citée, 5. ³ Ce logiciel est téléchargeable du site : http://www.tropes.fr. 2.2. Le corpus de grande taille comme outil de comparaison En Italie, la non-utilisation presque totale des outils linguistiques de la part des historiens a récemment soulevé des débats qui ont permis de revenir sur les potentialités et les limites des contaminations possibles entre l’histoire et la linguistique et de réfléchir sur les problèmes théoriques et pratiques qu’il faut résoudre si l’on veut exploiter les outils linguistiques à des fins historiques¹. En effet, si d’un côté l’analyse linguistique quantitative permet d’observer globalement des corpus de grande taille, en fournissant des données statistiques qui, autrement, resteraient indisponibles, de l’autre, les outils d’analyse informatiques ne permettent pas, à eux seuls, de retracer tous les éléments nécessaires pour replacer les sources écrites et les témoignages oraux dans leur contexte historique, ce qui, par contre, sert à restituer la complexité des événements qui les ont produits et qui en ont permis la diffusion et la réception. Sans compter que le haut degré de formalisation imposé par la linguistique de corpus demande des compétences de plus en plus techniques qui sont indispensables pour l’utilisation correcte des outils d’analyse, ce qui décourage souvent l’historien de s’en servir. Par conséquent, il nous semble que c’est toujours à partir des échanges entre historiens et linguistes que l’on peut concrètement réussir à enrichir l’analyse des corpus, qui seraient alors interrogés à partir de deux observatoires complémentaires. D’ailleurs, les corpus de grande taille permettent de confronter des événements similaires qui se sont déroulés à des moments ou dans des endroits éloignés l’un de l’autre, ce qui apparaît très utile, entre autres, dans le domaine de ¹ Outre l’ouvrage dirigé par Francesca Socrate et Carlotta Sorba que nous avons déjà cité, nous renvoyons aussi au séminaire « Linguistica e storia. Un incontro tra discipline », qui s’est tenu à Padoue le 3 avril 2012, et au séminaire « Uso della linguistica dei Corpora nell’analisi delle fonti storiche », qui s’est déroulé à l’Université de Rome le 18 avril 2014. Le séminaire de Padoue est désormais disponible en ligne au lien : https://www.youtube.com/watch?v=GDakKRVGru4. Voir aussi F. Socrate (2011), Classici e romantici. Le generazioni del ’68 nel racconto di sé : un’analisi linguistica, in P. Capuzzo, C. Giorgi, M. Martini, C. Sorba (éds.), Pensare la contemporaneità. Studi di storia per Mariuccia Salvati (Roma : Viella), 339-370 ; Ead. (2013), Maschile e femminile : memorie del ’68, in B. Bonomo, F. Bartolini, F. Socrate (éds.), Lo spazio della storia. Studi per Vittorio Vidotto (Laterza : Roma-Bari), 473-498 ; M. Marin (2013), Catechismi rivoluzionari : evidenze lessicologiche e lessicometriche, in C. Vetter, M. Marin (éds.), La felicità è un’idea nuova in Europa. Contributo al lessico della rivoluzione francese, Vol. 2 (Trieste : EUT Edizioni Università di Trieste), 453-730. 4 : 7 l’histoire comparée. Parmi les corpus de grande taille qui permettent justement des comparaisons intéressantes de ce point de vue, citons les listes des rues, véritables recueils d’« odonymes », c’est-à-dire des noms des voiries et des places. Ces listes subissent des modifications fréquentes à cause de l’étalement urbain, qui impose de dénommer de nouveaux espaces publics, ou à la suite des choix des administrateurs locaux de remplacer des dénominations ressenties comme dépassées ou peu appropriées. Les nombreuses études italiennes dans le domaine de l’odonymie ont permis de restituer – du moins au niveau local – la stratigraphie des dénominations successives qui témoignent des relations sociales, politiques et culturelles caractérisant les villes pendant les siècles. Mais c’est par la comparaison entre les listes des rues à l’échelle régionale, nationale, voire globale, que nous pouvons mieux faire ressortir la manière dont les autorités locales ont géré l’espace public et ont contribué à la construction de l’imaginaire collectif en imposant des dénominations spécifiques¹. Des comparaisons de ce genre demandent forcément de passer par la prise en compte de corpus étendus et donc par l’analyse quantitative. Nous avons mené une recherche de ce type en analysant les toponymes italiens qui présentent une date, à savoir les « chronodonymes »². La tendance à dénommer les rues et les places par des dates renvoyant à des événements historiques fondateurs au niveau local, national ou international s’est propagée dès la moitié du dix-neuvième siècle, notamment dans les pays latins en Europe et en Amérique centre-méridionale. Il s’agit d’une tendance très répandue en Italie, qui compte parmi les pays qui s’en servent le plus³. ¹ A ce sujet, voir, en Italie, L. Serianni (1995), A proposito di odonimia, in Rivista Italiana di Onomastica, n° 1, 41-49 ; S. Raffaelli (1996), I nomi delle vie, in M. Isnenghi (éd.), I luoghi della memoria. Simboli e miti dell’Italia unita (Rome-Bari : Laterza, 1996), 215-242 ; Le città leggibili. La toponomastica urbana tra passato e presente, in Bollettino della Deputazione di storia patria per l’Umbria, n° 2/2004, 9-235. Pour les recherches en France, voir D. Milo (1997), Les noms des rues, in P. Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Vol. 2 (Paris : Gallimard, 1997), 1887-1918. ² Ce néologisme est utilisé par les linguistes italiens qui l’ont créé à partir des confixes grecs chronos (temps), odos (rue) et onoma (nom). Voir, entre autres, Enzo Caffarelli, (1998),Frequenze onomastiche. Gli odonimi più ricorrenti negli 8.100 comuni italiani, in Rivista italiana di onomastica, n° 2/1998, 625661. ³ Cf. Enzo Caffarelli (1998),oeuvre citée ; Id. (2015), Frequenze onomastiche. Una nuova indagine sulle insegne stradali dei comuni italiani, in ibidem, n° 1, 379-422. Pour cette recherche, nous avons eu accès aux données élaborées par Enzo Caffarelli, directeur de la revue de linguistique Rivista Italiana di Onomastica, et avons proposé des réflexions sur la répartition des voies de circulation dénommées par le chronodonyme du 20 septembre (« 20 settembre », « XX settembre »)¹. Cette appellation renvoie à la prise de Rome par l’armée italienne en 1870 et à la chute du pouvoir temporel du Pape qui s’en est suivie. La date s’est répandue très vite entre la fin du dix-neuvième siècle et le début du siècle suivant, période, celle-ci, qui a été caractérisée à la fois par la présence des gouvernements de la « gauche historique », par de puissants sentiments nationaux et par un fort esprit anticlérical. Véritable symbole patriotique d’unité nationale, ce chronodonyme a toujours représenté une date de conflit entre la composante cléricale et la composante anticléricale du pays. Il s’agit donc d’une date polysémique qui n’a jamais cessé de se voir attribuer des signifiés opposés². La fréquence élevée de l’utilisation de cette date dans les listes des rues³ nous a poussé à l’analyser de plus près à l’aide de la banque de données SEAT PagineGialle⁴, qui nous a fourni une vision globale de la diffusion du chronodonyme en 2014, notamment par les statistiques et par sa distribution dans les différentes régions italiennes. La banque de données concernée fournit, pour chaque odonyme, le nom de la commune, de la ville et le type de voie (place, rue, boulevard etc.), retrace la présence du 20 septembre dans l’ensemble du territoire national et permet, en même temps, d’observer sa coexistence avec les plaques des ¹ Cf. M. Margotti (2015), Per le strade della patria. Nazionalizzazione e laicizzazione nell’odonomastica dell’Italia post-unitaria, in Rivista italiana di onomastica, n° 2/2015, 641-660. ² Nous renvoyons aussi à G. Verucci (1997), Il XX settembre, in M. Isnenghi, I luoghi della memoria. Personaggi e date dell’Italia unita (Rome-Bari : Laterza, 1997), 87-100 ; J.-P. Viallet (1997), Pour l’histoire d’une célébration anticléricale : le 20 septembre dans l’Italie libérale, in Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, n° 109/1 (Rome : École française de Rome, 1997), 115-137. Sur les conflits liés à l’interprétation des fêtes nationales, voir l’introduction au livre dirigé par M. Baioni, F. Conti, M. Ridolfi (éds) (2012), Celebrare la nazione. Grandi anniversari e memorie pubbliche nella società contemporanea (Cinisello Balsamo : Silvana Editoriale), 13-14. ³ En considérant l’ordre de fréquence d’utilisation, cette date est au 42ᵉ rang comme odonyme et au 4ᵉ comme chronodonyme en Italie en 2014. ⁴ La banque de données n’est pas accessible aux chercheurs. Nous tenons à remercier Enzo Caffarelli d’avoir mis à notre disposition les données odonymiques, qui ont été élaborées grâce à l’autorisation de SEAT PagineGialle et qui ont sous-tendu notre analyse. 4 : 9 rues renvoyant à la commémoration du 11 février 1929, date de la signature des Accords du Latran¹. La possibilité de traiter environ 13.000 chronodonymes par le biais de feuilles électroniques a permis de cartographier les plaques des commémorations nationales et de faire ressortir une sorte de « pédagogie nationale » mise en place par les administrations locales et nationales autour des événements fondateurs de la patrie². En effet, les chronodonymes des plaques des rues ont rendu l’espace urbain une sorte d’école en plein air où le « temps de la nation » a fini par s’inscrire dans l’imaginaire des citoyens. En outre, la localisation des chronodonymes dans les plans des villes, grâce à l’utilisation croisée du site TuttoCittà de SEAT³ et de Google Maps⁴, a montré que les plaques concernant le 20 septembre ont été placées de manière stratégique pour tracer des itinéraires symboliques qui participent de la création de véritables « monuments révolutionnaires », au sens de Maurice Agulhon⁵. En effet, la date du 20 septembre apparaît souvent à côté d’autres odonymes laïques, voire anticléricaux, ou qui renvoient aux événements nationaux, notamment au Risorgimento italien. Le corpus de grande taille que nous avons pu exploiter, ainsi que la possibilité de visualiser les chronodonymes sur des plans, nous a fourni un outil de comparaison des données qui s’avère fondamental lors de l’analyse du discours institutionnel dès les premières années de l’unité italienne. La recherche que nous avons menée au niveau local, à Turin, a permis de mieux comprendre les raisons pour lesquelles, entre 1886 et 1889, et donc après ¹ En 1930, à la demande de l’Eglise, Mussolini décida d’abolir la fête nationale du 20 septembre et de la remplacer par la fête du 11 février. Cependant, la demande du Vatican de supprimer l’odonyme du 20 septembre n’eut pas de succès. Cf. M. Margotti (2009), « La soppressione della festa in discorso ». Le trattative tra Italia e Santa Sede per l’abolizione della festività del 20 settembre, in Contemporanea, n° 1/2009, 87-104. ² Une recherche comparative des fêtes nationales a été menée par M. Baioni, F. Conti, M. Ridolfi (eds) (2012), oeuvre citée. ³ http://www.tuttocitta.it. ⁴ https://www.google.it/maps. ⁵ Pour cet auteur, le monument révolutionnaire « doit être tel non seulement par ce qu’il représente (…) mais aussi par le lieu où il le représente, en somme par son insertion dans une pédagogie du décor urbain ou de la fête solennelle ». M. Agulhon (1979), Marianne au combat. L’imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880, (Paris : Flammarion), 10. la proclamation de l’Unité nationale, la plaque de rue commémorative du 20 septembre a été placée dans une rue qui reste proche des institutions catholiques diocésaines principales (archevêché, séminaire, cathédrale)¹. Cela pour marquer justement le processus de laïcisation à l’oeuvre après le 20 septembre. En 1935, au lendemain de la signature des Accords du Latran, le podestat de Turin décida de donner le nom de « Cours du 11 février » à la continuation de la rue du 20 septembre. Comme les Accords avaient réglé le conflit entre l’Eglise et l’Etat, de la même manière l’utilisation du chronodonyme servait à dépasser, de manière symbolique, l’antagonisme entre les institutions catholiques et les institutions politiques. Si donc la recherche qualitative locale permet de mieux comprendre les raisons et les processus qui ont produit les dénominations du 20 septembre et du 11 février, c’est la comparaison du niveau local (Turin) avec le niveau national (Italie) qui permet de faire ressortir que les administrations locales visaient à renforcer la politique nationale de laïcisation des institutions et de nationalisation des masses. La complémentarité des approches qualitative et quantitative semble donc trouver dans la comparaison des données une autre voie de recherche à entreprendre. 2.3. L’analyse du discours du côté de l’histoire Si actuellement la rencontre disciplinaire entre l’histoire et la linguistique semble privilégier l’orientation au numérique, d’autres croisements sont également possibles. En France, citons la proposition récente de Marie-Anne Paveau de faire de la notion de « mémoire discursive »² un terrain privilégié de confrontation disciplinaire à partir de méthodes qui sont d’abord qualitatives. En fait, la possibilité de trouver un accord de fond de type transdisciplinaire plus large entre histoire et linguistique remonte aux années 1970 par l’élaboration de l’analyse du discours du côté de l’histoire. Fruits des travaux conjoints ¹ Cf. M. Margotti (sous presse), Giorni memorabili. Memorie pubbliche, amministrazione civica e politica nazionale nella toponomastica urbana tra Ottocento e Novecento, in P. Cozzo, F. Motta (eds), Regolare la politica. Forme e pratiche di regolazione della politica dal tardoantico all’età contemporanea (Milan : FrancoAngeli). ² M.-A. Paveau (2007), oeuvre citée. 4 : 11 de Régine Robin, Denise Maldidier et de Jacques Guilhaumou, cette méthode fait de l’archive, au sens foucaldien, son point d’ancrage. En effet, l’archive est appréhendée comme une configuration d’énoncés propre à un événement singulier ; elle renvoie à une fonctionnalité, désignée par le concept de formation discursive. A ce titre, la notion d’analyse du discours du côté de l’histoire désigne un nouveau domaine de recherche, de nature interprétative, donc distinct du champ de l’explication historique usuelle. A partir de cet observatoire, Jacques Guilhaumou a travaillé pendant très longtemps sur la notion d’événement (historique, discursif et linguistique), autour de laquelle il a élaboré un cadre épistémologique permettant l’approche transdisciplinaire aux discours situés dans l’histoire. Cette catégorie est tellement centrale dans ses travaux qu’en 2001, il rédige le manuscrit inédit Jalons pour une étude de « l’événement total » en analyse de discours (Événement linguistique, événement discursif et récit d’événement) où il relie l’AD du côté de l’histoire aux perspectives cognitives qui l’amèneront ensuite à rédiger l’ouvrage Discours et événement. L’histoire langagière des concepts¹. L’insertion de « sujets cognitifs », figures ontologiques en position médiatrice entre le sujet réel historique et le sujet énonciateur fonctionnel est ce qui permet à Guilhaumou de dépasser le rejet de toute forme de cognitivisme qui caractérisait l’AD dès le début². Le sujet cognitif typifie en effet les modes d’existence et l’univers des possibles du sujet historique, évitant ainsi de le réduire à un simple produit de l’histoire. Ce choix, qui a été parfois critiqué³, découle en fait de la volonté du linguiste de prendre ses distances vis-à-vis de certaines dérives issues de la volonté des historiens du discours des années 1990 de gommer la dimension interprétative et humaine de l’AD, raison pour laquelle Guilhaumou choisira plutôt « d’insérer l’approche de l’historien du discours dans une histoire langagière des concepts susceptible de valoriser la dimension réflexive et intentionnelle des langages en contexte »⁴. La notion de réflexivité du dis¹ J. Guilhaumou (2006), Discours et événement. L’histoire langagière des concepts (Besançon : Presses Universitaires de Franche-Comté). ² Cf. F. Mazière (2005), L’analyse du discours. Histoire et pratiques (Paris : PUF), 71. ³ Entre autres, J.P. Genet (2013 : 294) dira à ce sujet que « ciò che Jacques Guilhaumou chiama la “storia dei concetti” (…) mi pare molto diverso dall’analisi del discorso “classica” ». ⁴ Résumé de la contribution (2007) L’analyse de discours du côté de l’histoire. Une démarche interprétative, in Langage & Société, n° 121-122, 177-188. cours, qui renvoie à la présence d’un sujet-acteur, acquiert donc sa centralité lors du travail de l’historien linguiste sur l’archive et les configurations d’énoncés. C’est la raison pour laquelle notre prochain paragraphe s’interrogera sur l’utilité de la catégorie de sujet pour opérer des rapprochements entre la linguistique et l’histoire via l’analyse du discours du côté de l’histoire. 3. Le « sujet » comme catégorie transdisciplinaire Dans la postface à son livre de 2006, Guilhaumou aborde la question du sujet, de la cognition et du langage, ce qui lui permet de préciser le lien entre la langue empirique et les sujets cognitifs « fixant le possible en langue et donnant des instructions qui permettent aux sujets de la communication discursive de s’identifier au sein de telle ou telle pratique langagière »¹. Par leur conscience linguistique, ces sujets contribuent à l’évolution de l’hyperlangue² en produisant des événements discursifs singuliers et contribuent par là à fixer les contours de l’action entamée par les faits linguistiques qui seront appréhendés par l’analyste. C’est donc via l’analyse des pratiques langagières et de la langue empirique que l’analyste peut accéder aux dimensions empirique (sujet parlant³), cognitive (sujet cognitif) et historique (sujet réel) des faits linguistiques. A côté ¹ J. Guilhaumou (2006), oeuvre citée, 198. ² L’« hyperlangue » est l’espace-temps de l’intercommunication humaine structuré par : les compétences linguistiques diversifiées des individus, les outils linguistiques à disposition, les activités sociales des individus et l’environnement dans lequel les relations de communication ont lieu. Cf. S. Auroux (1997), La réalité de l’hyperlangue, in Langage, n° 127, 110-121. ³ A propos de la catégorie linguistique du « Sujet parlant », nous renvoyons à D. Maingueneau, P. Charaudeau (2002), Dictionnaire d’analyse du discours (Paris : Éditions du Seuil), 555-557. de l’« événement », le « sujet » devient donc, dans cette démarche interprétative, une catégorie transdisciplinaire ultérieure qui est capable de jeter un pont entre la linguistique, l’histoire des concepts et l’histoire. L’analyse que nous avons faite¹ du livre La France pays de mission ? des deux aumôniers Henri Godin et Yvan Daniel² a démontré, entre autres, le lien fort entre langue, catégorisation de l’agir et réel historique, ce livre devenant révolutionnaire et inspirant l’action de ceux qui sous peu deviendront les prêtresouvriers. De nouveaux sujets parlants, les « prêtres missionnaires », apparaissent et inaugurent, par leur conscience linguistique, une antirhétorique proche de celle des jacobins révolutionnaires³, et capable de délimiter un nouvel espace d’action par de nouvelles catégories conceptuelles qui se distancient de celles prônées par l’Eglise embourgeoisée de l’époque. Si d’un point de vue thématique les sujets abordés par Godin et Daniel dans leur livre ne sont pas forcément inédits dans l’espace-temps concerné⁴, au contraire, la manière de catégoriser l’agir par des mots l’est : en effet, les reclassifications et les recatégorisations des mots opérées par les deux prêtres visent à s’opposer à la rhétorique de l’Eglise et à proposer un sociolecte révolutionnaire qui redéfinit consciemment le lexique catholique de manière simple et univoque, en faisant événement. Dans l’effort d’inaugurer de nouveaux possibles (linguistiques et historiques), ces sujets missionnaires, en tant que nouveaux porteparole des ouvriers, ne nous semblent pas différents des « missionnaires patriotes », porte-parole des révolutionnaires français dont l’antirhétorique a été déjà décrite ailleurs. Par conséquent, nous avons émis l’hypothèse que dans des périodes de crises ou de tensions, telles que les périodes de la Seconde guerre mondiale et de la Révolution française, certains sujets se posent comme figures clés de l’innovation à la fois linguistique et historique, en contribuant à la circulation et à la diffusion d’idées nouvelles par des modalités de discours inédites⁵. C’est la ¹ R. Raus, M. Margotti (2008), Du mot à l’action. Histoire et analyse linguistique de La France pays de mission ? (Rome : Aracne). ² Y. Daniel et H. Godin (1943), La France pays de mission ? (Lyon : Éditions de l’Abeille). ³ A ce sujet, voir J. Guilhaumou (1989), La langue politique et la Révolution française (Paris : Méridiens Klincksieck). ⁴ Voir à ce propos l’analyse que nous avons menée à ce sujet (2008, 95-103). ⁵ R. Raus (2013), L’osservatorio dell’analista del discorso, in Contemporanea, n° 2, édité par F. Socrate raison pour laquelle, à côté d’une histoire des événements (linguistiques et historiques), nous pensons à la possibilité d’élargir l’analyse du discours du côté de l’histoire à une histoire des sujets (parlants, cognitifs, historiques), qui deviennent acteurs par le fait même de thématiser de nouvelles catégories de l’agir humain. A ce propos, il est important de préciser deux choses : 1. quand on parle de sujet, il faut opérer une distinction entre le sujetindividu et le sujet-collectif, la figure du porte-parole se situant justement en position intermédiaire entre ces deux instances ; 2. que bien que le sujet soit décentré par l’interdiscours (le préconstruit) et qu’il baigne dans un état d’hyperlangue qui encadre sa production langagière, le sujet du discours¹ reste finalement acteur par la médiation de l’événement discursif. Par ailleurs, il reste également responsable de son dit, par le fait même de le dire, et cela malgré tout jeu polyphonique éventuel de déresponsabilisation locutionnaire². La catégorie du sujet, autant individuel que collectif, est d’autant plus intéressante à exploiter dans une perspective historico-linguistique qu’elle permet : • au linguiste, de reconfigurer d’autres notions comme celle de genre de discours sur la base des différents modèles d’instance énonciative et de mieux suivre la circulation et la transmission des modalités discursives et éventuellement des relations codiscursives³ à travers des corpus hétérogènes ; • à l’historien, de comparer des données qui apparaissent comme fort différentes et hétérogènes, et de mieux comprendre les dynamiques linguisticoet C. Sorba (Bologne : Il Mulino, 2013), 326. ¹ A la différence du sujet parlant, le sujet du discours permet de « préciser le statut, la place et la position du sujet parlant (ou du locuteur) au regard de ce qu’est son activité langagière » (D. Maingueneau, P. Charaudeau, oeuvre citée, 554). ² Par « polyphonie », nous entendons la non-coïncidence entre énonciateur et locuteur proposée par O. Ducrot (1984), Le Dire et le Dit (Paris : Éditions de Minuits). ³ Pour la notion de « codiscours », nous renvoyons à R. Raus (2015), Type de contre-discours et remaniements « codiscursifs » : l’inscription du dit d’ATTAC et du LEF dans les rapports du Parlement européen sur les femmes (2004-2012), in Semen, n° 39, 117. 4 : 15 symboliques et cognitives présidant à l’action et donc aux événements historiques qui s’éclaircissent en conséquence. Lors du passage de la parole à l’acte, le sujet est donc essentiel en tant que sujet empirique, ancré dans le réel historique, et en tant que sujet parlant et cognitif, ancré dans un espace-temps précis. En ce sens, une autre catégorie nous semble également fondamentale pour opérer des transferts transdisciplinaires : la temporalité, à laquelle nous consacrons le prochain paragraphe. 4. « Temps de la parole » et « temps de l’action » Les historiens se sont souvent penchés sur le lien qui existe entre la production des théories et les mouvements sociaux qui en résultent, ainsi que sur l’inverse, à savoir la manière dont l’agir social peut conduire à la formulation de projets politiques, économiques ou culturels. Afin d’étudier de près ce lien, il faut observer les changements qui en découlent, quel est leur rythme et la période plus ou moins étendue où ils s’étalent, bref comment le temps influence la manière dont les sujets individuels ou collectifs conçoivent les pratiques sociales et la manière dont il intervient sur l’organisation sociale qui se concrétise à partir des projets proposés. Pour ce faire, l’AD du côté de l’histoire représente un outil fondamental en histoire puisqu’elle permet de mieux voir de quelle manière le « temps de la parole » et le « temps de l’action »¹ interagissent ¹ Par « temps de la parole », nous entendons le moment de l’élaboration de concepts et projets, tels qu’ils sont énoncés dans un discours ; le « temps de l’action » définit le moment où les sujets individuels ou collectifs concrétisent des pratiques et / ou leurs actes. Bien que la pragmatique nous ait habitués à concevoir la parole déjà comme un acte, nous gardons ici la distinction entre l’acte de langage et l’action historique, cette dernière sous-tendant l’événement historique en général. mutuellement. En effet, le temps de la parole ancre les sujets dans le présent tout en projetant dans l’avenir la réalisation concrète des objectifs théorisés. Le « temps de l’action » permet de concrétiser le discours dans l’agir social mais fournit aussi des sujets et des contenus cognitifs nouveaux qui sous-tendront ensuite des discours inédits (événements historiques et de discours). Pour suivre l’une de ces transformations et voir comment l’élément temporel modifie la parole et les actions, nous avons mené une recherche sur un corpus de documents que des prêtres et des laïcs catholiques engagés dans le milieu ouvrier ont produits en France entre 1943 et 1954¹. L’analyse qualitative de ce corpus² a montré qu’au fil du temps, le discours catholique et le discours ouvrier ont fini par se rapprocher au point de permettre à certains mots de migrer de l’un à l’autre. Ce rapprochement s’est produit notamment dans le discours de nombreux militants engagés dans le milieu prolétaire ainsi que dans le discours des prêtres qui avaient opté pour un métier manuel³. Cela découle non seulement du fait que ces militants et prêtres avaient l’habitude de passer du temps à l’usine ou dans les autres lieux de socialisation du prolétariat, mais aussi du fait que ces sujets arrivèrent progressivement à concevoir leur propre militance catholique comme fort proche de la « cause ouvrière », ce qui ressort des changements de leur discours⁴. En critiquant de manière explicite la langue et le discours de l’Eglise, ces militants catholiques et ces prêtres, qui entre-temps étaient devenus des « prêtres-ouvriers » et avaient souvent adhéré à la CGT et aux mouvements pacifistes, mirent en discussion les méthodes traditionnelles ¹ Il s’agit de dix documents qui ont été rédigés par un seul auteur (4 documents), par deux ou plusieurs auteurs (3 documents) ou par des collectifs (3 documents). Seulement trois de ces textes ont été publiés dans des périodiques ; les autres n’ont pas circulé à l’extérieur des groupes des « missionnaires ouvriers » ou étaient adressés à des privés. Ces documents constituent un corpus représentatif de la langue et des modalités du discours qui étaient utilisés dans les milieux des « missionnaires ouvriers » parisiens pendant les années 1940 et 1950. ² L’analyse lexicale et discursive n’a pas été conduite de manière quantitative à l’aide de concordanciers et de logiciels de textométrie. Cette dernière reste donc à faire. ³ Ces derniers étaient une centaine en France au début de 1954. ⁴ Nous renvoyons à M. Margotti (1996) « Terminologia utilizzata », in M. Margotti, Per una storia della Mission de Paris (1943-1954), Thèse de 3ᵉ cycle, Université de Bologne, 69-76. Cf. aussi M. Margotti (2000), Preti e operai. La Mission de Paris dal 1943 al 1954 (Turin : Paravia). A propos des prêtres-ouvriers en France, voir le livre fondamental d’Émile Poulat (1965), Naissance des prêtresouvriers (Paris : Casterman), qui a été réédité en 1999 avec l’ajout d’une nouvelle introduction de l’auteur (Les prêtres-ouvriers. Naissance et fin, Paris : Cerf). 4 : 17 de l’apostolat catholique dans les milieux ouvriers et proposèrent des transformations radicales des « missions » auprès des travailleurs ainsi que la réforme des doctrines théologiques et de l’organisation de l’Eglise catholique. La conscience métalinguistique fut une caractéristique constante dans l’histoire des « missionnaires ouvriers », notamment de ceux qui appartinrent à la Mission de Paris, l’institution née en 1943 et voulue par le Cardinal Emmanuel Suhard – archevêque de Paris – pour christianiser les milieux ouvriers. L’adéquation du langage aux milieux ouvriers fut un véritable objectif à réaliser concrètement dans les relations humaines et sociales et devint une sorte de métaphore souvent utilisée par les missionnaires pour décrire la transformation profonde qu’on demandait aux chrétiens et à l’Eglise pour s’adapter à la société moderne¹. Si, aux tous débuts de leurs activités, les membres de la Mission de Paris utilisaient des expressions issues de leur formation ecclésiastique et de leur militance dans la Jeunesse ouvrière chrétienne, et qui se caractérisaient par le recours à un lexique militaire (« persévérants », « fidèles », « militants d’Action catholique »), ils s’en affranchirent pourtant par l’abandon de quelques expressions comme « pénétration », « conquête », « armées », « partisans », « corps franc », « aile de l’Église en marche », « nids de résistance chrétienne », « troupe », « champs de bataille ». L’éloignement définitif s’opéra pendant les dernières années 1940, quand ils choisirent d’utiliser toujours plus fréquemment le lexique du mouvement ouvrier et des syndicats. Citons, entre autres, les exemples suivants : « engagé(s) », « lutte ouvrière », « travail collectif », « appareil idéologique », « régime des possédants ». De même, l’opposition religieuse initiale entre « chrétiens » et « païens » fut abandonnée et remplacée par les oppositions « mouvement ouvrier » – « capitalisme » et « militants ou¹ La métaphore est celle de la traduction / adaptation de la langue de l’Eglise à la langue populaire. En voici quelques exemples : « Si l’on organise la paroisse en fonction du milieu païen, si on la traduit dans la langue du pays, ne va-t-on pas perdre bien de ces gens-là ? (…) Voici les adaptations nécessaires pour traduire la paroisse en langage du pays, pour qu’elle soit organisée en fonction du milieu païen » (H. Godin [octobre 1943], Lettre à Georges Chevrot, Paris : Archives Yvan Daniel) ; « Si le christianisme n’est pas prêché dans le peuple en langage populaire il ne sera pas entendu » (A. P. Gouzi, 1945, Le catéchuménat d’adultes en milieu déchristianisé, in La Maison-Dieu, n° 2, 5269) ; « Et c’est dans ce langage nouveau que nous aurons à aider les théologiens à transmettre le message, et la hiérarchie à exprimer la liturgie vivante d’un peuple nouveau de croyants » (J.-C. Poulain [1949], Introduction à L’équipe de la Mission de Paris à son nouvel archevêque Monseigneur Feltin, Paris : Archives Yvan Daniel (Paris) : 13). vriers de la base (cégétiste, communiste) » – « parti unique des possédants ». Le changement lexical déclencha la transformation des objectifs de la Mission de Paris : il ne s’agissait plus de « sauver » des âmes, mais d’« opter pour la libération active de ce monde ouvrier » ; la « conquête » et/ou la « reconquête » chrétienne furent remplacées par l’effort d’« incarnation », d’« adaptation » et de « naturalisation » du christianisme. L’exemple concerné permet de voir comment le « temps de la parole » et le « temps de l’action » s’influencent réciproquement en ce que les sujets-acteurs des événements (dans ce cas, les militants catholiques, les prêtres-ouvriers et la Mission de Paris) opèrent une réflexion sur leur parole (en tant que sujetindividus mais aussi et surtout en tant que sujet collectif) et sur leur action dans un va-et-vient constant entre les deux. En adaptant leurs mots à leurs actions et leurs actions à leurs mots, le groupe des « prêtres-ouvriers », en tant que sujet collectif, mit en circulation des idées et des pratiques aptes à innover les mentalités et l’apostolat et, en même temps, incita à des changements sociaux et de l’Eglise au nom de l’interprétation cohérente du message évangélique. 5. Conclusion Tout en synthétisant les propositions principales qui ont été avancées en France et en Italie sur le dialogue possible entre les historiens et les linguistes, nous avons vu que de nouveaux accords inter/transdisciplinaires peuvent se fonder autour de : 1. l’établissement de critères qualitatifs sous-tendant les outils d’analyse quantitative ; 2. la possibilité d’utiliser de manière complémentaire des corpus étendus, qui, entre autres, peuvent également servir comme outils de comparaison entre l’échelle locale et l’échelle globale ; 3. l’élément temporel comme facteur essentiel pour retracer à la fois les transformations du / des discours et le lien entre l’élaboration des théories et les mouvements sociaux ; 4. les catégories de sujet (individuel, collectif) et de temps, au croisement du cognitif, de l’histoire et du discours pour une meilleure compréhension de l’agir sous-jacent aux événements (entendus de manière totale, en tant qu’événements historiques, discursifs et linguistiques). Bien qu’il reste encore du chemin à parcourir, nous pensons qu’il existe désormais des conditions favorables pour l’essor d’un dialogue interdisciplinaire profitable aux deux disciplines (points 1-2-3 ci-dessus). Remarquons, pour finir, que c’est en optant pour une analyse du discours conçue de manière « étendue » – comme un pont entre l’histoire, la cognition et le langage – que nous pouvons réaliser la transdisciplinarité nécessaire à l’histoire des concepts (ici les concepts de « sujet », « temps », « événement » ; voir point 4 ci-dessus). 4 : 21


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Marta Margotti, Rachele Raus. 4. Pour une approche historico-linguistique des documents historiques. Croisements inter/transdisciplinaires en France et en Italie, Journal of Interdisciplinary History of Ideas, 2016, DOI: 10.13135/2280-8574/1815