Ostéonécrose des maxillaires : quand l’ancien traitement avec bisphosphonates est méconnu
Med Buccale Chir Buccale 2014;20:177-183
2010
© SFCO,
SFMBCB,
2014
2010
DOI: 10.1051/mbcb/2014015
10.1051/mbcb/2009037
www.mbcb-journal.org
Cas clinique et revue de littérature
Ostéonécrose des maxillaires : quand l’ancien traitement
avec bisphosphonates est méconnu
Marion Renoux1, Marysette Folliguet1,2, Thông Nguyen1,2, Loredana Radoï1,2,*
1 HUPNVS, département d’odontologie, hôpital Louis Mourier (AP-HP), France
2 Faculté de chirurgie dentaire Paris Descartes, France
(Reçu le 17 mars 2014, accepté le 10 juin 2014)
Mots clés :
bisphosphonates /
ostéoporose /
ostéonécrose
des maxillaires /
personne âgée
Résumé – Introduction : La personne âgée est atteinte de polypathologies et polymédiquée. Les prescriptions
sont faites par plusieurs médecins qui s’ignorent réciproquement, ce qui augmente le risque d’effets adverses.
Observation : Le cas d’une patiente de 91 ans vivant dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées
dépendantes est rapporté. Quatre mois après une perfusion de zolédronate suite à une chute avec tassement vertébral, elle a consulté pour une gêne maxillaire gauche, ce qui a permis de découvrir un foyer d’ostéonécrose spontanée maxillaire. Un deuxième foyer d’ostéonécrose, mandibulaire, a été diagnostiqué trois semaines plus tard.
Considérant l’âge de la patiente et l’absence de troubles fonctionnels, seul un débridement chirurgical superficiel
a été réalisé. Discussion : L’apparition d’ostéonécroses spontanées bimaxillaires quatre mois après une perfusion
unique de zolédronate étant peu probable, la recherche approfondie des antécédents de la patiente a permis de
retrouver une prise de trois bisphosphonates oraux pendant sept ans sans aucun examen et suivi bucco-dentaire.
L’interrogatoire médical des patients âgés atteints de troubles cognitifs étant difficile, la recherche de tous les
médecins prescripteurs est nécessaire. Conclusion : La prise en charge de l’ostéonécrose associée aux bisphosphonates étant complexe, le chirurgien-dentiste joue un rôle important dans la prévention de cette pathologie.
Key words:
bisphosphonates /
osteoporosis /
jaw osteonecrosis /
older people
Abstract – Osteonecrosis of the jaws: when past bisphosphonates therapy is unknown. Introduction: Older
people have multiple morbidities and are polymedicated. The medicines are prescribed by several doctors who are
unaware of each other, hence the increased risk of adverse effects. Observation: We report the case of an institutionalized 91-year-old female patient. Following a fall resulting in a vertebral compression fracture, she received
an infusion of zoledronic acid. Four months after this treatment, she consulted for left maxillary discomfort. A voluminous bone sequestrum revealed a maxillary osteonecrosis area. Right mandibular osteonecrosis was diagnosed
three weeks later. Considering the patient’s age and the lack of functional impairment, surgical debridement was
the only procedure performed. Discussion: The emergence of spontaneous maxillary osteonecrosis four months
after a single infusion of bisphosphonate being implausible, we searched her medical records for the physicians
who treated the patient before her institutionalization. We found three oral bisphosphonate medications during
seven years. No oral examination was performed during this therapy. The diagnosis of jaw osteonecrosis should lead
the oral surgeon to look for past bisphosphonate therapy among other possible etiologies of this pathology.
Indeed, this treatment is often forgotten by patients suffering from cognitive impairment. Conclusion: As the
management of bisphosphonate-related osteonecrosis of the jaws is difficult, the oral surgeon has an important
role in the prevention of this pathology.
Introduction
Avec l’allongement de l’espérance de vie, l’ostéoporose et
ses fractures associées représentent un véritable problème de
santé publique. Environ 200 millions de femmes sont atteintes
de cette pathologie dans le monde, 40 % à l’âge de 80 ans et
environ 70 % à 90 ans [1].
Une enquête réalisée en France auprès des établissements
d’hébergement pour personnes âgées (EHPA), c’est-à-dire des
maisons de retraite, des logements-foyers, des unités de soins
de longue durée des hôpitaux et, depuis 2002, des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes
(EHPAD), a montré que les résidents de ces structures sont
atteints en moyenne de sept pathologies diagnostiquées par
* Correspondance :
177
Article publié par EDP Sciences
Med Buccale Chir Buccale 2014;20:177-183
un médecin et consomment en moyenne 6,4 médicaments par
jour. Les affections ostéo-articulaires, dont l’ostéoporose,
touchent la moitié des résidents des EHPA [2]. Il n’est pas rare
que la personne âgée atteinte de polypathologies et polymédiquée ait plusieurs prescripteurs qui peuvent s’ignorer
mutuellement. La polymédication augmente ainsi le risque
iatrogène et diminue la qualité de l’observance.
Le traitement par bisphosphonate fait partie de l’arsenal
thérapeutique de l’ostéoporose. Du fait de leur effet bénéfique
dans la réduction de la résorption osseuse et du risque de fractures pathologiques, leur prescription est très fréquente (plus
de 190 millions de prescriptions de bisphosphonates oraux
dans le monde) [3]. L’ostéonécrose des maxillaires associée
aux bisphosphonates est une complication plus rare par traitement oral dans des indications bénignes que par traitement
intraveineux dans des indications malignes : prévalence entre
1/100 000-1/10 000 [4] et 0,10 % [5] par voie orale contre
0,72 % à 11 % par voie intraveineuse [6-9]. Les chiffres diffèrent beaucoup en fonction du type d’étude (études prospectives ou rétrospectives, séries de cas), des caractéristiques
des patients inclus et du pays [10].
Un cas d’ostéonécrose spontanée bifocale des maxillaires
survenue chez une patiente âgée résidant dans un EHPAD est
rapporté.
Observation clinique
Une patiente, âgée de 91 ans, s’est présentée à la consultation d’odontologie en septembre 2013, adressée par un
médecin d’EHPAD pour une « gêne maxillaire ressentie ».
L’interrogatoire médical n’a pas été informatif, la patiente
présentant des troubles cognitifs. Le dossier médical de la
patiente et le courrier du médecin signalaient une hospitalisation en avril 2013 après une chute à domicile, sans traumatisme crânien ni perte de connaissance, mais avec tassement
vertébral. Les antécédents médicaux retrouvés à l’admission
ont été une hypertension artérielle, une dyslipidémie, un cancer du sein droit traité en 1967 (chirurgie et radiothérapie),
un syndrome de Parkinson, une arthrose diffuse, des déformations ostéo-squelettiques importantes (scoliose et cyphose).
Le traitement de la patiente à l’entrée consistait en un antiagrégant plaquettaire (Aspégic® 75 mg), un antihypertenseur
(Micardis® 80 mg), une statine (Crestor® 5 mg) et un antalgique de palier I (Dafalgan® 1 000 mg). Le bilan médical
lors de la chute a révélé un syndrome inflammatoire (CRP =
72 mg/L), (...truncated)