Sous le signe du don : lire Gulliver’s Travels avec Alain Bony

XVII-XVIII, Jan 2019

Jean Viviès

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Sous le signe du don : lire Gulliver’s Travels avec Alain Bony

XVII-XVIII Revue de la Société d’études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles HS3 | 2013 Modernité du XVIIIe siècle : Hommage à Alain Bony Sous le signe du don : lire Gulliver’s Travels avec Alain Bony Jean Viviès Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/1718/685 DOI : 10.4000/1718.685 ISSN : 2117-590X Éditeur Société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles Édition imprimée Date de publication : 1 octobre 2013 Pagination : 171-180 ISBN : 978-2-9536021-4-2 ISSN : 0294-3798 Référence électronique Jean Viviès, « Sous le signe du don : lire Gulliver’s Travels avec Alain Bony », XVII-XVIII [En ligne], HS3 | 2013, mis en ligne le 15 juillet 2016, consulté le 23 septembre 2019. URL : http:// journals.openedition.org/1718/685 ; DOI : 10.4000/1718.685 XVII-XVIII is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International License. SOUS LE SIGNE DU DON : LIRE GULLIVER’S TRAVELS AVEC ALAIN BONY N ul commentateur de Swift ne saurait faire l’économie d’une considérable reconnaissance de dette envers ceux qui l’ont précédé, nombreux, certains présents lors de ce colloque. C’est donc sous le signe d’une double dette que je commence à parler, dette envers les swiftiens éminents, dette envers Alain Bony, remarquable lecteur, mais gentle reader, mon ami, mon (grand) frère. Et le propos qui suit relève moins de la science que de l’hommage, qui reprend, développe, ajuste la lecture qu’il a lui-même proposée. 1 Il est l’auteur d’un livre Discours et vérité dans les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, paru à Lyon (PUL) en 2002, ce voyageur revenant toujours vers l’origine, longtemps après un bel article dans ce qui était alors la référence des critiques, Poétique, la revue de Gérard Genette et Tzvetan Todorov, « Call me Gulliver » en 1973. Dans ces deux textes Alain Bony, qui avait travaillé sur la satire, l’essai, et l’utopie de Thomas More dans « Cosmologia utopiana, l’utopie comme logos » paru dans Astraea 8 (1999), se penche sur un personnage en apparence anodin, un capitaine portugais, Don Pedro de Mendez, qui le conduit à sa conclusion sur le sens de Gulliver’s Travels. C’est dans son magistral sillage que l’élève que j’ai été et que je reste propose de revenir sur ce personnage qui n’occupe pas même trois pages de Gulliver’s Travels mais qui selon certains en détiendrait les sens caché comme la lettre volée de Poe – référence-fétiche d’Alain Bony – en particulier ceux de l’école dite « soft ». 2 Il est vrai que pendant longtemps l’on ne s’était guère intéressé à lui, trop discrète utilité narrative qui recueille Gulliver de retour de chez les Houyhnhnms, au chapitre XI, et facilite son retour en Angleterre. Mais un personnage de 1. Une version antérieure de cette étude a été publiée sous le titre « Les Habits neufs de don Pedro de Mendez dans les Voyages de Gulliver, ou l’ambiguïté du don » dans Stévanovitch & Daniels, 2 : 553-61. 2. « […] that unforgettable hero of soft-school interpreters, The Portuguese captain » (Rawson 268). Jean VIVIÈS. « Sous le signe du don : lire Gulliver’s Travels avec Alain Bony ». RSÉAA XVII-XVIII HS3 (2013) : 171-180. 172 JEAN VIVIÈS fiction est-il condamné à être mineur s’il n’apparaît que dans quelques pages ? Son importance sémantique est-elle proportionnelle à l’espace textuel qui le concerne ? Le capitaine portugais s’est retrouvé ensuite chargé de sens quitte à ployer sous le fardeau, promu par la critique en sauveur d’une humanité dont Gulliver s’est écarté, humain trop humain face à un Gulliver misanthrope dément, et détenant par là même l’une des clés capitales du sens des Voyages. Cherchant à repérer les représentants de cette humanité que rejette Gulliver, Kathleen Williams, outre le roi de Brobdingnag, a mis en lumière Don Pedro, « who shows to what unselfish goodness man can attain » (146). Le chapitre 11, dans lequel il apparaît, révèle son utilité, si on le met en regard des autres retours de Gulliver en Angleterre. L’existence même de ce chapitre attire l’attention sur la difficulté de ce retour. De manière générale, ces retours successifs se caractérisent par un assombrissement progressif. Après des retrouvailles affectueuses (lors du premier Voyage) puis distanciées (lors du deuxième Voyage), Gulliver était revenu de ses voyages du troisième livre sans commenter sa réinsertion dans la vie familiale, se contentant d’un laconique : « […] I arrived the same Day at two in the Afternoon, and found my Wife and Family in good Health » (210). À la fin de la quatrième partie, l’ultime retour du pays des Houyhnhnms connaît plusieurs stades et d’abord un séjour dans une île, rapidement interrompu : « My design was, if possible to discover some small island uninhabited, yet sufficient by my labour to furnish me with necessaries of Life » (275). Gulliver en effet ne restera là que quatre jours, blessé pour finir par une flèche décochée par un autochtone (« I shall carry the mark to my grave »). Ainsi Swift fait quitter l’île très rapidement à Gulliver là où Defoe avait eu toute une histoire à raconter, un séjour de vingt-huit années comme l’annonce la page de titre de Robinson Crusoe. À plusieurs égards, comme l’a montré J. Paul Hunter, Gulliver’s Travels apporte une réponse parodique au roman (« novel ») naissant. 3 Très progressivement la rencontre avec Don Pedro se prépare. D’abord on ne voit que le bateau, puis la chaloupe des marins portugais qui repèrent la pirogue de Gulliver puis, après avoir fouillé les alentours, Gulliver lui-même. Ces marins portugais sont des seamen : ainsi Gulliver, après les Houyhnhnms et les Yahoos, voit des hommes (see men ?). Il n’en a pas vu depuis quatre ans et demi. Ensuite Gulliver se comporte en 3. « The Travels works as a kind of parodic answer to the early novel and as a satire of the novelistic consciousness » (Smith 56). Hommage à Alain Bony LIRE GULLIVER’S TRAVELS 173 prodigieux linguiste qu’il est : « I understood that language very well ». Polyglotte mais modeste, il n’a pas mentionné le portugais dans la liste des langues qu’il déclare maîtriser lors de son séjour à Lilliput (« […] I spoke to them in as many languages as I had the least smattering of, which were High and Low Dutch, Latin, French, Spanish, Italian, and Lingua Franca » (17). Il suscite néanmoins l’admiration des marins portugais par son aisance linguistique, même si le phonéticien puriste y trouverait à redire, son accent étant marqué par des traces d’intonations chevalines, qui au demeurant ne gênent pas la compré-hension. Dissonance dans le récit : quand Gulliver se présente dans son portugais impeccable comme un pauvre Yahoo, son énoncé semble contradictoire. S’ils émettent des sons, les Yahoos ne sont pas doués de la parole et sont encore moins polyglottes (Piper, in Smith 188). Ces Portugais sont honnêtes, un peu inquisiteurs mais prévenants. Le texte donne à comprendre qu’ils représentent les humains, comme un autre mot vient au passage (...truncated)


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Jean Viviès. Sous le signe du don : lire Gulliver’s Travels avec Alain Bony, XVII-XVIII, 2019, pp. 171-180, DOI: 10.4000/1718.685