“Silence wants not either merit or amiableness”: les silences de Clarissa
XVII-XVIII
Revue de la Société d’études anglo-américaines des
XVIIe et XVIIIe siècles
69 | 2012
La France et les Français
“Silence wants not either merit or amiableness”:
les silences de Clarissa
Christophe Lesueur
Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/1718/618
DOI : 10.4000/1718.618
ISSN : 2117-590X
Éditeur
Société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles
Édition imprimée
Date de publication : 31 décembre 2012
Pagination : 185-208
ISBN : 978-2-9536021-3-5
ISSN : 0294-3798
Référence électronique
Christophe Lesueur, « “Silence wants not either merit or amiableness”: les silences de Clarissa », XVIIXVIII [En ligne], 69 | 2012, mis en ligne le 15 juillet 2016, consulté le 23 septembre 2019. URL : http://
journals.openedition.org/1718/618 ; DOI : 10.4000/1718.618
XVII-XVIII is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0
International License.
“SILENCE WANTS NOT EITHER MERIT OR
AMIABLENESS” : LES SILENCES DE CLARISSA
Impossibilité du roman épistolaire, le silence est pourtant thématisé dans la
Clarissa (1748) de Samuel Richardson. Les silences de Clarissa sont polyvalents : ils affectent la communication interne comme la communication
externe, les conversations représentées tout comme la correspondance ellemême. Ce travail offre une typologie des différents silences à l’œuvre dans
le second roman de Samuel Richardson. Il souligne l’importance de ce qui
s’avère être un acte discursif à part entière dans la construction des
personnages et s’efforce de mettre en évidence la spécificité des silences de
la fiction. La thématique du silence invite à une réflexion sur le rôle et la
place de la femme dans la société de Clarissa tout comme dans celle que les
Familiar Letters (1741) de Richardson donnent à lire en creux.
A sheer impossibility of the epistolary novel, silence is nevertheless thematized in Richardson’s Clarissa (1748). Clarissa’s silences are multifarious,
affecting both internal and external communication, both the represented
conversations and the correspondence itself. This paper presents a typology
of the various silences at work in Samuel Richardson’s second novel. It
underlines the importance of what proves to be a genuine speech act in the
making of the characters and strives to highlight the specificity of the
silences of fiction. The thematics of silence calls for a reflection on the role
and place of woman both in the society represented in Clarissa and in
Familiar Letters (1741).
I then chose to be silent. If I had spoken, it would have been with
vehemence. Strange, my dear, such silence ! (Clarissa, 338)
J
eune femme à la bienveillance silencieuse, « rather useful than
glaring », 1 l’héroïne éponyme de Clarissa est contrainte de sortir
de sa réserve dès l’incipit afin de faire taire les bruits qui circulent
autour de sa personne. Pour que Clarissa vive, Clarissa est condamnée
1. Samuel Richardson, Clarissa, or the History of a Young Lady, ed. A. Ross 40,
d’après le texte de la première édition, ou C1, et Eighteenth-Century Fiction Full
Text database ou C3, d’après le texte largement remanié de la troisième édition.
Christophe LESUEUR. « ‘Silence wants not either merit or amiableness’ : les silences de
Clarissa ». RSÉAA XVII-XVIII 69 (2012) : 185-208.
186
CHRISTOPHE LESUEUR
à parler : le bruit, au sens cybernétique, ne s’estompe qu’au sacrifice
du silence et avec la publication du recueil dont l’élaboration est
minutieusement envisagée dans la diégèse. « Anna’s first words […] »,
écrit Christine Roulston, « immediately place Clarissa in an untenable
space between speech and silence » (27). Elle ajoute : « [An implicit]
bond between virtue and silence complicates Clarissa’s right to
respond » (28).
Parangon de vertu, Clarissa ne peut cependant se refuser à la
communication. Le silence est en effet une impossibilité du roman
épistolaire, qui se construit sur un échange de mots et de lettres.
Clarissa n’en montre pas moins une tendance à thématiser ce qui
s’avère être un acte de langage à part entière, un « acte énonciatif in
absentia », selon l’expression de Pierre Van den Heuvel (67), en le
présentant comme une menace répétée à la poursuite du récit. 2 Aussi
Clarissa, le roman de Richardson, est-il l’instrument du martyre linguistique de Clarissa, héroïne sacrifiée sur l’autel du récit et
condamnée à communiquer sans relâche pour alimenter la fiction.
Les silences de Clarissa sont éloquents. Ils parlent et jouent dans
l’économie des communications du roman un rôle primordial. Ils ne
sont pas nécessairement discourtois, voire trahissent une délicatesse
dont ils sont l’affirmation paradoxale, comme le suggèrent notre
intitulé et la glose par Richardson dans A Collection of Such of the
Moral and Instructive Sentiments, Contained in the Preceding
History du passage suivant : « Nor trusted he his voice, lest the accent
I suppose should have discovered his concern ; departing in silence ;
tho’ with his usual graceful obligingness » (C3, 2. 172). Le silence du
Dr Lewen au moment de quitter Clarissa trahit son émotion. Ambivalent, il fait l’objet d’une interprétation auquel le contexte prête son
secours. Le Dr Lewen parle par son silence, ou plutôt est parlé par ce
dernier. Être silencieux, c’est toujours et encore communiquer.
En même temps qu’elle met en évidence le dilemme auquel est
soumise l’héroïne éponyme, qui ne saurait se taire, la thématique du
silence dans Clarissa de Samuel Richardson interroge sur la place de
la femme dans la société représentée. Qu’est-ce qui distingue l’héroïne
2. Les remarques de Van den Heuvel résonnent d’un écho tout particulier dans le
contexte du roman épistolaire : « Le refus de communiquer », écrit-il, « dans un texte
qui appelle par tous ses moyens à l’instauration d’un échange, constitue une décision
d’une extrême gravité » (67).
RSÉAA XVII-XVIII 69 (2012)
LES SILENCES DE CLARISSA
187
de Clarissa des contemporaines de la publication du roman de
Richardson ? En quoi leurs silences diffèrent-ils ?
Les silences de Clarissa nous conduiront à ceux de Clarissa. Outil
de distinction entre les personnages, – certains étant capables de silence,
d’autres pas – le silence se fait entendre à deux niveaux distincts : dans
la communication interne d’une part, et dans la communication
externe d’autre part. Dans la mesure où la perte momentanée de la
capacité de parler est soulignée par l’un des protagonistes de la
communication, parce que ce défaut de parole n’est pas ignoré, les
silences de Clarissa font sens à l’adresse du Lecteur. 3 Composant à
part entière du code de la communication, le silence relève également
d’une herméneutique : le silence pose en effet la question de son
interprétation dans la diégèse comme au dehors. Que disent les
silences du récit ? Quelle est leur fonction ? Les silences de la
conversation trouvent un écho dans ceux de la correspondance et dans
ceux du récit, que, par manque d’espace, on ne fera cependant
qu’entrevoir ici (...truncated)