Entre gallophobie et gallomanie : la perception de la France chez les marchands américains en voyage, 1776 - 1815
XVII-XVIII
Revue de la Société d’études anglo-américaines des
XVIIe et XVIIIe siècles
69 | 2012
La France et les Français
Entre gallophobie et gallomanie : la perception de
la France chez les marchands américains en
voyage, 1776 - 1815
Maud Gallet‑Guillon
Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/1718/612
DOI : 10.4000/1718.612
ISSN : 2117-590X
Éditeur
Société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles
Édition imprimée
Date de publication : 31 décembre 2012
Pagination : 117-136
ISBN : 978-2-9536021-3-5
ISSN : 0294-3798
Référence électronique
Maud Gallet‑Guillon, « Entre gallophobie et gallomanie : la perception de la France chez les marchands
américains en voyage, 1776 - 1815 », XVII-XVIII [En ligne], 69 | 2012, mis en ligne le 15 juillet 2016,
consulté le 23 septembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/1718/612 ; DOI :
10.4000/1718.612
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ENTRE GALLOPHOBIE ET GALLOMANIE :
LA PERCEPTION DE LA FRANCE CHEZ
LES MARCHANDS AMÉRICAINS EN VOYAGE,
1776 - 1815
Alors que les colonies américaines proclament en 1776 leur rupture politique
avec la Mère Patrie, la France propose aux insurgés une coopération
militaire et commerciale. Les marchands américains sont au cœur des
nouveaux réseaux d’échanges franco-américains, et un séjour dans le pays
leur permet de dépasser leurs a priori, nouer des contacts et définir l’identité
nationale de la jeune République. Comment la France est-elle perçue dans
les récits des marchands en voyage entre les deux guerres d’Indépendance
(1776-1815) ? L’ennemi de toujours devient un partenaire économique, une
« république-sœur » en 1789 et un nouveau modèle culturel. Mais alors qu’à
partir de 1793 la France s’enfonce dans la Terreur, les guerres révolutionnaires
puis napoléoniennes, l’admiration fait place à la suspicion et à la répulsion.
Les voyageurs américains prennent conscience qu’ils ne forgeront pas leur
identité en imitant l’Europe, mais en s’en détachant.
As the American colonies announced their political break from the Mother
Country in 1776, France was getting ready to offer the insurgents a military
and economic cooperation. American merchants were at the core of these
newly developed networks, and by travelling to France, were able to rethink
their stereotyped vision, strengthen exchanges, and define their national
identity. What perception of France emerges from the writings of these
merchants travelling between the two wars of independence (1776-1815) ?
The age-old enemy turns into an economic partner, a ‘sister-republic’ in
1789 and a new cultural model. But from 1793, as France plunges into the
Terror, the revolutionary and Napoleonic wars, admiration gave way to
suspicion and repulsion. American travellers then realise they will not forge
their identity by imitating European powers, but by turning away from them.
Maud GALLET-GUILLON. « Entre gallophobie et gallomanie : la perception de la
France chez les marchands américains en voyage, 1776-1815 ». RSÉAA XVII-XVIII
69 (2012): 117-36.
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MAUD GALLET - GUILLON
L
orsqu’en 1796, le marchand de Boston Thomas Handasyd
Perkins est reçu par George Washington à Mount Vernon, il ne
manque pas d’observer un portrait du Général La Fayette ainsi que
l’une des clés de la Bastille sur les murs de sa chambre (Perkins 200).
Ce sont là deux illustrations des innombrables liens qu’ont su tisser la
France et les États-Unis entre la fin du XVIIIe siècle et le début du
siècle suivant. Cependant, l’entente n’a pas toujours été cordiale,
comme peuvent en témoigner les propos de John Quincy Adams dans
la préface d’un ouvrage de Friedrich von Gentz qui compare les
révolutions américaine et française : Adams nie toute ressemblance
entre les deux événements, allant même jusqu’à affirmer que la
première représente le bien quand la deuxième incarne le mal. 1 Ces
deux exemples traduisent combien les relations franco-américaines
ont été mouvementées au cours de la période, nourries successivement de suspicion, d’admiration, de fascination et de répulsion.
Il s’agit ici d’examiner l’évolution de la perception de la France à
travers les témoignages de plusieurs marchands américains en voyage
entre les deux guerres d’Indépendance, de 1776 à 1815. Quel est le
rôle joué par la France dans la construction de l’identité de la jeune
République américaine ? Comme l’a montré Linda Colley, tout
individu se construit en opposition par rapport à un « Autre » qui,
pour les Américains, est avant tout britannique (Colley 5-6). Cependant, la France, en tant qu’allié militaire, partenaire économique et
nouveau modèle culturel, intervient pleinement dans ce processus.
Pour reprendre l’image utilisée par un Américain en 1798 dans la
Gazette de Philadelphie, la France devient un « parent adoptif » vers
lequel les colonies reportent leur affection après avoir été trahies par
leur mère indigne et cruelle. 2 Lorsqu’en 1789 la France fait à son tour
sa révolution, l’Amérique toute entière s’enthousiasme et y voit le
triomphe des principes universels d’égalité et de liberté qui ont vu le
jour aux États-Unis et se propagent à présent au Vieux Continent
(Ziesche 7). Cependant, cet engouement retombe peu à peu : à partir
de 1793, la France de la Terreur, régicide et excessive, divise la
population américaine en deux camps – Fédéralistes anglophiles contre
1. « The plain sense of mankind will see the difference between [the American
and French Revolutions] – The difference between right and wrong » (Von Gentz 3-4).
2. « By the breach with Britain, our national affections were partly […]
transferred to France. She became our adopted parent, and under that title performed
many acts of maternal duty » New-Hampshire Gazette, 5 juin 1798 (Hale 169).
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LES MARCHANDS AMÉRICAINS EN VOYAGE
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Républicains gallomanes – qui s’affrontent autour de la signification
des événements français et, au-delà, du sens à donner à leur propre
révolution et aux institutions qui en ont découlé. 3 Le cosmopolitisme
des années 1790 cède alors la place à un patriotisme qui sort renforcé
à chaque crise impliquant les deux grandes puissances européennes,
et pousse les Américains à proclamer haut et fort la spécificité et la
supériorité de leur modèle républicain. La norme est désormais américaine et les États-Unis se définissent en tournant le dos à la fois à
l’Angleterre et à la France, comme le déclare un Américain anonyme
en 1797 dans la Gazette de Virginie : « I am neither a Frenchman nor
an Englishman, but a real native American ». 4 Il apparaît clairement
que c’est au contact de la France – tout autant que celui de la GrandeBretagne – que l’identité américaine se précise et se renforce.
Dans ce contexte, le séjour en France prend tout son sens puisqu’il offre aux visiteurs américains la possibilité de façonner une nouvelle image du pays en mettant à mal les stéréotypes hérités (...truncated)