La gauche utilise-t-elle l’argument par la peur ? Les discours de meeting de Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle de 2017
Studii de lingvistică 9, nr. 1, 2019, 15 - 32
La gauche utilise-t-elle l’argument par la peur ?
Les discours de meeting de
Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne
présidentielle de 2017
Does the Left use fear appeal arguments? A study of Jean-Luc
Mélenchon’s speeches during the 2017 presidential campaign
Ruth Amossy1
Roselyne Koren2
Abstract: The campaign discourses of Jean-Luc Mélenchon
remarkably illustrate Christian Plantin’s theorization of the
argumentation of emotions. Reason and passion are here closely
entangled. Mélenchon’s target is either to “terrify/intimidate” or to
“terrorize/scare” his audiences. Appealing to fear does not appear
here as an irrational strategy, it activates on the contrary a specific,
full-fledged regime of rationality. We thus show that the Right is not
alone in employing arguments which appeal to fear: the candidate of
the France insoumise party condemns the instrumentalization of fear
by the Right and the institutions of the Fifth Republic, but makes
extensive use of the strategy in order to promote a left-wing ideology.
Mélenchon’s argumentation is anchored in a humanistic universalism
that gives priority to rational reasoning and debate, but simultaneously
uses appeals to fear addressed to future voters and threats targeting
his adversaries more or less explicitly. This contribution analyses the
way these paradoxes manifest themselves linguistically.
Key words: reason and passion, emotion in argument, appeal to fear,
threat tactics, argument from consequences, slippery slope argument.
1. Introduction
Dans son Dictionnaire de l’argumentation, Christian Plantin –
qui n’a pas peu contribué à restaurer l’importance des émotions dans
Université de Tel Aviv, ADARR (groupe de recherche Argumentation, Analyse du Discours, Rhétorique) ; .
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Université Bar-Ilan, ADARR (groupe de recherche Argumentation, Analyse du Discours,
Rhétorique) ; .
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Ruth Amossy et Roselyne Koren
l’entreprise de persuasion3 – consacre une entrée à « Menace, arg. »
(2016 : 382), dans laquelle il traite principalement de la peur. C’est
l’argument « ad metum », « du lat. metus ‘crainte, peur’, en anglais
‘argument from fear, appeal to fear : scare tactics’ ». Ce sont les termes
utilisés par Douglas Walton dans son ouvrage de 2000 consacré au
sujet. Comme son prédécesseur bien connu issu du mouvement de la
logique informelle, Plantin examine les utilisations argumentatives de
la peur telle que le locuteur la construit dans son discours. Un danger
plus ou moins imminent est évoqué afin de provoquer dans l’auditoire
une émotion forte, et le désir subséquent de contrôler et bloquer la
menace. Plantin différencie cependant l’action de « terrifier » de celle de
« terroriser », la première étant « non-agentive » (le locuteur évoque des
menaces extérieures) alors que la seconde est « agentive » (le locuteur
se présente lui-même comme menaçant). Cette distinction recoupe très
exactement celle qu’établissait Walton entre l’argument par la peur et
l’argument par la menace. Armé de ces notions, on peut examiner de
près la façon dont le discours de campagne manie l’argument par la
peur.
La question soulevée ici est celle de savoir dans quelle mesure
l’appel à la peur est un argument réservé à la droite et plus encore aux
droites extrêmes. Dans son ouvrage Politics of Fear (2015) qui porte sur
le populisme des extrêmes droites dans l’Europe d’aujourd’hui, Ruth
Wodak en a bien exposé les rouages. Elle a montré comment l’appel
à la peur est un ressort essentiel des discours ultra-nationalistes
et xénophobes qui jouent de la peur de l’Autre présenté comme un
danger à combattre. Nous voudrions cependant nous interroger sur
la présence de l’appel à la peur dans les discours de la gauche. Les
dirigeants de gauche le mobilisent-ils, et dans l’affirmative selon
quelles modalités ?
D’entrée de jeu, il faut souligner que la peur n’est pas
ici examinée en termes d’émotion interne, dans une perspective
psychologique4, mais en termes d’appel à la peur compris comme :
(1) une construction verbale visant à effrayer l’auditoire (c’est le
pathos rhétorique selon Aristote (1991), ici analysé en termes
linguistiques) ;
(2) un argument à part entière (c’est l’argument de l’appel à la peur),
ce qui implique qu’il n’a pas nécessairement pour vocation de
bloquer la réflexion : il peut aussi travailler à transférer l’adhésion
des prémisses à la conclusion (Perelman et Olbrechts-Tyteca 1970
[1958]) en articulant logos et pathos (c’est la perspective de la logique
Cf. Plantin 1997, 1998, 2011, et Plantin, Doury & Traverso (éds) 2000.
« Le travail ne porte pas sur les états émotionnels internes, physiques ou psychiques,
mais sur l’état émotionnel signifié par un énoncé à un destinataire » (Plantin 2011 :
192).
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informelle selon Walton5). Dans cette perspective, l’appel à la peur ne
tombe pas ipso facto en dehors du domaine de l’argumentation, qui
est aussi celui de la délibération rationnelle6.
Il faut souligner que c’est la gravité du danger et des risques évoqués et
donc l’effroi qu’ils sont censés susciter, qui fait de l’argument pas les
conséquences négatives un argument par la peur.
On prendra comme cas de figure les discours de meeting de
Jean-Luc Mélenchon, le leader de la gauche radicale, en particulier,
trois discours clés de la campagne présidentielle de 2017 : celui de
la Place de la République à Paris, lors de la Marche pour la 6ème
République (18.3.2017) ; le discours du Meeting pour la Paix prononcé
à Marseille (9.4.2017) ; et le discours du Meeting de la Liberté à Toulouse
(16.4.2017)7. On sait que Mélenchon, d’abord membre de l’aile gauche
du parti socialiste puis, en 2008, fondateur du Parti de gauche (PG)
et élu membre du Parlement européen sous la bannière du Front
de gauche (auquel participe le PG), a fondé le 10 février 2016 son
mouvement, « La France insoumise ». Son ascension météorique dans
les sondages d’avant le premier tour l’a désigné comme un vainqueur
possible. Il a reçu en fin de compte 19.82% des votes (soit 7,011,856
millions de voix) au premier tour des élections, ce qui l’a positionné à
la 4e place, juste après le candidat du parti de droite Les Républicains,
François Fillon. Comme on le sait, c’est Marine Le Pen, à la tête du parti
du Front National, et Emmanuel Macron, fondateur du mouvement
« En marche », qui se sont qualifiés pour le 2e tour.
L’analyse attentive de ce corpus se fera en plusieurs temps :
(1) examen de l’attitude négative du candidat de la France insoumise
par rapport à l’appel aux émotions et à la peur effectué par le discours
dominant, avec un type de cadrage qui relègue à l’arrière-plan ses
propres procédés anxiogènes ; (2) et (3) analyse de la construction
discursive de la peur comme argument par les conséquences négatives
destiné à l’auditoire des électeurs potentiels auxquels s’adresse le
candidat ; (4) observation du passage de la peur à l’indignation comme
vecteur d’action à l’int (...truncated)