La gauche utilise-t-elle l’argument par la peur ? Les discours de meeting de Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle de 2017

Studii de Lingvistica, Jun 2019

The campaign discourses of Jean-Luc Mélenchon remarkably illustrate Christian Plantin’s theorization of the argumentation of emotions. Reason and passion are here closely entangled. Mélenchon’s target is either to “terrify/intimidate” or to “terrorize/scare” his audiences. Appealing to fear does not appear here as an irrational strategy, it activates on the contrary a specific, full-fledged regime of rationality. We thus show that the Right is not alone in employing arguments which appeal to fear: the candidate of the France insoumise party condemns the instrumentalization of fear by the Right and the institutions of the Fifth Republic, but makes extensive use of the strategy in order to promote a left-wing ideology. Mélenchon’s argumentation is anchored in a humanistic universalism that gives priority to rational reasoning and debate, but simultaneously uses appeals to fear addressed to future voters and threats targeting his adversaries more or less explicitly. This contribution analyses the way these paradoxes manifest themselves linguistically.

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La gauche utilise-t-elle l’argument par la peur ? Les discours de meeting de Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle de 2017

Studii de lingvistică 9, nr. 1, 2019, 15 - 32 La gauche utilise-t-elle l’argument par la peur ? Les discours de meeting de Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle de 2017 Does the Left use fear appeal arguments? A study of Jean-Luc Mélenchon’s speeches during the 2017 presidential campaign Ruth Amossy1 Roselyne Koren2 Abstract: The campaign discourses of Jean-Luc Mélenchon remarkably illustrate Christian Plantin’s theorization of the argumentation of emotions. Reason and passion are here closely entangled. Mélenchon’s target is either to “terrify/intimidate” or to “terrorize/scare” his audiences. Appealing to fear does not appear here as an irrational strategy, it activates on the contrary a specific, full-fledged regime of rationality. We thus show that the Right is not alone in employing arguments which appeal to fear: the candidate of the France insoumise party condemns the instrumentalization of fear by the Right and the institutions of the Fifth Republic, but makes extensive use of the strategy in order to promote a left-wing ideology. Mélenchon’s argumentation is anchored in a humanistic universalism that gives priority to rational reasoning and debate, but simultaneously uses appeals to fear addressed to future voters and threats targeting his adversaries more or less explicitly. This contribution analyses the way these paradoxes manifest themselves linguistically. Key words: reason and passion, emotion in argument, appeal to fear, threat tactics, argument from consequences, slippery slope argument. 1. Introduction Dans son Dictionnaire de l’argumentation, Christian Plantin – qui n’a pas peu contribué à restaurer l’importance des émotions dans Université de Tel Aviv, ADARR (groupe de recherche Argumentation, Analyse du Discours, Rhétorique) ; . 2 Université Bar-Ilan, ADARR (groupe de recherche Argumentation, Analyse du Discours, Rhétorique) ; . 1 16 Ruth Amossy et Roselyne Koren l’entreprise de persuasion3 – consacre une entrée à « Menace, arg. » (2016 : 382), dans laquelle il traite principalement de la peur. C’est l’argument « ad metum », « du lat. metus ‘crainte, peur’, en anglais ‘argument from fear, appeal to fear : scare tactics’ ». Ce sont les termes utilisés par Douglas Walton dans son ouvrage de 2000 consacré au sujet. Comme son prédécesseur bien connu issu du mouvement de la logique informelle, Plantin examine les utilisations argumentatives de la peur telle que le locuteur la construit dans son discours. Un danger plus ou moins imminent est évoqué afin de provoquer dans l’auditoire une émotion forte, et le désir subséquent de contrôler et bloquer la menace. Plantin différencie cependant l’action de « terrifier » de celle de « terroriser », la première étant « non-agentive » (le locuteur évoque des menaces extérieures) alors que la seconde est « agentive » (le locuteur se présente lui-même comme menaçant). Cette distinction recoupe très exactement celle qu’établissait Walton entre l’argument par la peur et l’argument par la menace. Armé de ces notions, on peut examiner de près la façon dont le discours de campagne manie l’argument par la peur. La question soulevée ici est celle de savoir dans quelle mesure l’appel à la peur est un argument réservé à la droite et plus encore aux droites extrêmes. Dans son ouvrage Politics of Fear (2015) qui porte sur le populisme des extrêmes droites dans l’Europe d’aujourd’hui, Ruth Wodak en a bien exposé les rouages. Elle a montré comment l’appel à la peur est un ressort essentiel des discours ultra-nationalistes et xénophobes qui jouent de la peur de l’Autre présenté comme un danger à combattre. Nous voudrions cependant nous interroger sur la présence de l’appel à la peur dans les discours de la gauche. Les dirigeants de gauche le mobilisent-ils, et dans l’affirmative selon quelles modalités ? D’entrée de jeu, il faut souligner que la peur n’est pas ici examinée en termes d’émotion interne, dans une perspective psychologique4, mais en termes d’appel à la peur compris comme : (1) une construction verbale visant à effrayer l’auditoire (c’est le pathos rhétorique selon Aristote (1991), ici analysé en termes linguistiques) ; (2) un argument à part entière (c’est l’argument de l’appel à la peur), ce qui implique qu’il n’a pas nécessairement pour vocation de bloquer la réflexion : il peut aussi travailler à transférer l’adhésion des prémisses à la conclusion (Perelman et Olbrechts-Tyteca 1970 [1958]) en articulant logos et pathos (c’est la perspective de la logique Cf. Plantin 1997, 1998, 2011, et Plantin, Doury & Traverso (éds) 2000. « Le travail ne porte pas sur les états émotionnels internes, physiques ou psychiques, mais sur l’état émotionnel signifié par un énoncé à un destinataire » (Plantin 2011 : 192). 3 4 La gauche utilise-t-elle l’argument par la peur ? 17 informelle selon Walton5). Dans cette perspective, l’appel à la peur ne tombe pas ipso facto en dehors du domaine de l’argumentation, qui est aussi celui de la délibération rationnelle6. Il faut souligner que c’est la gravité du danger et des risques évoqués et donc l’effroi qu’ils sont censés susciter, qui fait de l’argument pas les conséquences négatives un argument par la peur. On prendra comme cas de figure les discours de meeting de Jean-Luc Mélenchon, le leader de la gauche radicale, en particulier, trois discours clés de la campagne présidentielle de 2017 : celui de la Place de la République à Paris, lors de la Marche pour la 6ème République (18.3.2017) ; le discours du Meeting pour la Paix prononcé à Marseille (9.4.2017) ; et le discours du Meeting de la Liberté à Toulouse (16.4.2017)7. On sait que Mélenchon, d’abord membre de l’aile gauche du parti socialiste puis, en 2008, fondateur du Parti de gauche (PG) et élu membre du Parlement européen sous la bannière du Front de gauche (auquel participe le PG), a fondé le 10 février 2016 son mouvement, « La France insoumise ». Son ascension météorique dans les sondages d’avant le premier tour l’a désigné comme un vainqueur possible. Il a reçu en fin de compte 19.82% des votes (soit 7,011,856 millions de voix) au premier tour des élections, ce qui l’a positionné à la 4e place, juste après le candidat du parti de droite Les Républicains, François Fillon. Comme on le sait, c’est Marine Le Pen, à la tête du parti du Front National, et Emmanuel Macron, fondateur du mouvement « En marche », qui se sont qualifiés pour le 2e tour. L’analyse attentive de ce corpus se fera en plusieurs temps : (1) examen de l’attitude négative du candidat de la France insoumise par rapport à l’appel aux émotions et à la peur effectué par le discours dominant, avec un type de cadrage qui relègue à l’arrière-plan ses propres procédés anxiogènes ; (2) et (3) analyse de la construction discursive de la peur comme argument par les conséquences négatives destiné à l’auditoire des électeurs potentiels auxquels s’adresse le candidat ; (4) observation du passage de la peur à l’indignation comme vecteur d’action à l’int (...truncated)


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Ruth Amossy, Roselyne Koren. La gauche utilise-t-elle l’argument par la peur ? Les discours de meeting de Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle de 2017, Studii de Lingvistica, 2019, pp. 15-32, Volume 1,