La littérature comme expérience personnelle : la Macédoine et Stratis Myrivilis
Cahiers balkaniques
38-39 | 2011
Conflits et mémoires dans les Balkans
La littérature comme expérience personnelle : la
Macédoine et Stratis Myrivilis
Georges Kostakiotis
Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/ceb/821
DOI : 10.4000/ceb.821
ISSN : 2261-4184
Éditeur
INALCO
Édition imprimée
Date de publication : 30 mars 2011
Pagination : 167-180
ISBN : 978-2-85831-189-7
ISSN : 0290-7402
Référence électronique
Georges Kostakiotis, « La littérature comme expérience personnelle : la Macédoine et Stratis Myrivilis
», Cahiers balkaniques [En ligne], 38-39 | 2011, mis en ligne le 05 décembre 2011, consulté le 03 mai
2019. URL : http://journals.openedition.org/ceb/821 ; DOI : 10.4000/ceb.821
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La littérature comme expérience personnelle : la Macédoine et Stratis Myrivilis
La littérature comme expérience
personnelle : la Macédoine et Stratis
Myrivilis
Georges Kostakiotis
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Sous l’influence de Kostis Palamas qui parvient à lier la tradition grecque et la production
intellectuelle occidentale1 et celle de Yiannis Psicharis qui ouvre sans complexes la route
à l’utilisation de la langue démotique, Myrivilis est certainement un des écrivains les plus
importants du début du XXe siècle. Il incarnera le passage des années 1880 aux années
19302. D’une part, s’inspirant de son quotidien, il ne fait qu’exprimer la cruauté du
monde, le « présent » douloureux et insupportable : « la dure réalité de la vie qui nous
entoure et qui nous blesse, nous épuise, nous fait mal » déclare-t-il en effet 3 ; d’autre part
il montre son attachement étroit avec la tradition dont il ne se séparera jamais4. La
tradition deviendra son seul appui durant les années 1930 ce qui lui coûtera la réputation
d’être proche du régime de Métaxas bien qu’il ne l’ait jamais soutenu réellement. En effet,
Myrivilis étant mal intégré dans la société bourgeoise athénienne et déçu de la stagnation
de la vie actuelle a eu du mal à envisager l’avenir ; il se réfugie dans le passé, tel qu’il a été
conservé dans ses souvenirs d’enfant en mettant en avant les héros de sa première
jeunesse, le passé glorieux du monde grec et les traditions ancestrales mêlées à la
grandeur de la nature. Il a su ainsi garder la fraîcheur du régionalisme et mettre en valeur
sa Lesbos natale5.
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Myrivilis est donc né dans l’île de Lesbos en 1890 et est mort à Athènes en 1967. Dans ce
travail, nous nous intéresserons surtout à sa relation avec la Macédoine qu’il a connue
durant sa jeunesse, comme soldat d’abord pendant les guerres balkaniques de 1912-1913
puis lors de la Première Guerre mondiale entre 1917 et 1919 quand la Grèce de Venizélos
s’est rangée aux côtés des Alliés après l’attaque de la Bulgarie.
3
Myrivilis lui-même, comme la majorité des habitants de l’île de Lesbos d’ailleurs, a suivi
Venizélos et l’a soutenu non seulement dans ses luttes politiques contre le roi, mais aussi
pour la libération de la Macédoine au début du siècle. En 1915, Lesbos vote pour la
Cahiers balkaniques, 38-39 | 2011
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La littérature comme expérience personnelle : la Macédoine et Stratis Myrivilis
première fois depuis sa libération en 1912 et tous les députés de l’île sont favorables à
Venizélos. Dans le même esprit, ses habitants ont soutenu en 1917 le mouvement
politique et militaire de la « Défense nationale » et le gouvernement de Venizélos à
Thessalonique. C’est dans ce cadre que Myrivilis, ainsi que tout un bataillon de Lesbos, se
trouve le 8 mai 1917 à Monastiri (via Thessalonique) pour combattre les Bulgares et les
Allemands aux côtés des Alliés, notamment les Français. D’ailleurs, les Grecs ont été
entraînés, équipés et dirigés par les Français6. C’est à partir de cette époque que Myrivilis
commence la rédaction de son œuvre « Η ζωή εν τάφω - La vie dans le tombeau » qu’il a
publiée pour la première fois en 42 épisodes, entre 1923 et 1924, dans le journal
« Kambana » qu’il éditait lui-même. Avant son édition finale en 1955 par la maison
« Estia », elle a connu plusieurs éditions avec des changements et des rajouts 7.
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La vie dans le tombeau sera non seulement le roman peut-être le plus important de
Myrivilis, mais aussi une œuvre de référence dans les lettres grecques. Il prend pour nous
une autre dimension et nous concerne directement puisqu’il se déroule en Macédoine.
L’intérêt est double puisque la question traitée n’est pas un sujet imaginaire, vécu par des
héros « fabriqués » dans un lieu irréel. Bien au contraire, le sujet est bien la Première
Guerre mondiale, les héros – ou pour être plus précis – les personnages sont l’écrivain luimême et ses compagnons, parmi lesquels son frère. Quant au lieu, il n’est rien d’autre que
la Macédoine.
5
À noter que Myrivilis fait partie du courant littéraire que Beaton a appelé « école
éolienne — école du témoignage ». L’œuvre de ces écrivains, tous originaires d’Asie
Mineure et de l’île de Lesbos, n’est que l’expérience vécue : les conflits entre Grecs et
Turcs, l’effondrement de l’Empire ottoman et les guerres successives qu’il a générées,
ainsi que la Catastrophe d’Asie Mineure font partie du quotidien des écrivains comme
Venezis, Doukas, Kontoglou, Sotiriou, Myrivilis.
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Myrivilis décrira dans cette œuvre les expériences cauchemardesques et l’absurdité de la
guerre qui transforme l’homme en animal, des expériences qui vont poursuivre l’écrivain
tout au long de sa vie et qui vont hanter toute son œuvre. Ainsi La vie dans le tombeau
deviendra l’expression de tous les idéaux antimilitaristes et constituera un roman
précurseur pour son époque8. Cette œuvre dont la contradiction du titre « vie » et
« tombeau », est empruntée aux chants de la Passion du Christ le Vendredi saint, n’a pas
comme but de fabriquer des héros, des surhommes qui maîtrisent les événements et
sortent toujours victorieux, mais au contraire de mettre en valeur l’antihéros, qu’il
s’agisse du narrateur lui-même, de ceux qui combattent à ses côtés, ou bien de ses
ennemis. C’est ainsi que l’œuvre est traversée d’un humanisme qui la rend unique dans
son genre et pour son époque.
7
Le caractère autobiographique d’une part, et la volonté de garder l’objectivité de la
narration des faits historiques d’autre part, font de l’œuvre un témoignage humain contre
la cruauté et la mort. Sa langue, entre la démotique la plus pure et le langage
journalistique, sait maintenir l’intérêt du lecteur qui se laisse entraîner à devenir luimême un témoin. Malgré les longues descriptions qui risquent parfois de fatiguer, le
réalisme et la passion romantique rendent le texte très souple. Pour obtenir cette
composition, Myrivilis suit deux axes principaux : en réalité il découpe son œuvre en une
série de scènes-chapitres qui décrivent la guerre proprement dite et en une série qui
parle de la pa (...truncated)