Alain, Claude et Franck
Eur. Phys. J. D (2023)77:12
https://doi.org/10.1140/epjd/s10053-022-00573-6
THE EUROPEAN
PHYSICAL JOURNAL D
Editorial
Alain, Claude et Franck
C. Cohen-Tannoudi and F. Laloëa
Laboratoire Kastler Brossel, ENS Paris, Paris, France
© EDP Sciences, SIF and Springer-Verlag GmbH Germany, part of Springer Nature 2023
Résumé. Les auteurs évoquent les conditions dans lesquelles ils ont rencontré Alain Aspect et leur échanges
fructueux avec lui avant, durant, et après sa thèse à l’Institut d’Optique. Alain est ensuite venu rejoindre le
laboratoire Kastler Brossel à l’ENS pour plusieurs années. Les auteurs décrivent comment la convergence
d’intérêts sur de nombreux points de physique a conduit à une collaboration très fructueuse, au cours
de laquelle Alain a obtenu des résultats particulièrement intéressants. Cette collaboration a permis de
développer une solide amitié.
Abstract. The authors describe how they met Alain Aspect and interacted with him before, during, and
after his thesis defense at the Institut d’Optique. Alain then joined the Laboratoire Kastler Brossel at ENS,
where he served for several years. The authors emphasize how common interests in numerous questions in
physics led to a very fruitful collaboration, during which Alain obtained particularly original results. This
collaboration resulted in a wonderful friendship.
Franck : c’est grâce à Claude que j’ai rencontré Alain,
même si c’est de façon indirecte. En 1975, à une
époque où je voyais Claude très souvent, en particulier à l’occasion de notre livre et de ses traductions,
il mentionne que Bernard d’Espagnat allait organiser
un « thinkshop » à Erice, en Sicile. La rencontre portait sur les fondements de la mécanique quantique et
les inégalités de Bell, avec le titre alléchant « Experimental quantum mechanics ». Claude restait quelque
peu perplexe devant tout ce qui touchait aux fondements, et n’envisageait pas d’y aller lui-même. Sachant
cependant que le sujet m’intéressait, il proposait de m’y
envoyer afin que j’écoute et revienne au laboratoire avec
une idée sur l’intérêt réel du sujet. J’ai accepté avec
plaisir ! Car si, effectivement, j’avais entendu parler des
inégalités de Bell, c’était de façon restrictive comme
le faisaient la majorité des théoriciens à l’époque. Le
théorème était présenté juste comme une preuve de
plus que « les variables cachées de la mécanique quantique ne marchaient pas ». Toutefois, sachant que von
Neumann lui-même s’était trompé avec son théorème
d’impossibilité, on pouvait légitimement être intrigué
par ce « nouveau » théorème ! Il datait d’environ 10
ans à l’époque, mais l’article de Bell n’était cité par
personne.
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A peine arrivé dans le splendide village d’Erice sur
sa montagne, je vois un jeune français sympathique et
enthousiaste, je vais vers lui, et je rencontre Alain pour
la première fois. Le courant est immédiatement passé,
car nous nous posions tous les deux les mêmes questions. Nos discussions récurrentes et passionnantes ont
commencé immédiatement. Outre John Bell et Bernard
d’Espagnat, il y avait à ce colloque de nombreuses
« pointures », comme Frank Pipkin, Valentin Telegdi,
John Clauser, Ed Fry, Philippe Eberhard, et plusieurs
autres. C’est là que, voyant pour la première fois John
Bell analyser au tableau son théorème en termes de
cônes d’espace-temps, j’en ai compris la généralité.
Loin de supposer l’existence des variables cachées ou
supplémentaires, le théorème était en fait la continuité directe du raisonnement EPR (Einstein, Podolsky, Rosen), fondé sur la notion de localité et une forme
de réalisme. Contrairement à ce que l’on m’avait dit,
l’existence de ces variables était donc une conséquence
du raisonnement, pas une hypothèse. Cela changeait
complètement la perspective !
Mon but principal à l’époque était d’examiner s’il ne
serait pas possible de faire une expérience de Bell qui
utiliserait l’intrication entre un atome pompé optiquement, restant sur place, et un photon transmis ou diffusé se propageant au loin. A l’écoute des résultats des
expériences de John Clauser et al., puis de celles de
l’équipe de Edward Fry, mon analyse personnelle était
que tout avait été fait avec des photons sur ce sujet,
et qu’il fallait aller vers autre chose. Je me trompais,
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bien sûr, comme Alain l’a montré par la suite, et bien
d’autres après lui.
De retour à Paris, je rends compte à Claude « il
y a peut-être encore des expériences intéressantes à
faire sur ce sujet, mais ce sont des manips difficiles,
et cela demande un examen plus détaillé ». Il faut
également mentionner qu’Alfred Kastler, bien auparavant, avait fait un séminaire dans son propre laboratoire, afin d’attirer notre attention sur l’intérêt des
corrélations entre polarisations de photons émis par un
atome, et leur lien avec les fondements de la mécanique
quantique. Ce séminaire est venu trop tôt et, nous,
les membres du laboratoire n’avons pas su embrayer
sur l’idée. Nous n’y avons probablement vu qu’une
résurgence ennuyeuse des théories à variables cachées,
considérées comme dépassées, voire « réactionnaires »
à l’époque.
Car tout ce qui avait trait aux fondements de la
mécanique quantique avait bien mauvaise presse. Une
opinion courante dans les laboratoires était qu’il fallait
laisser le sujet aux « songes creux ». On l’a oublié maintenant, mais l’éditeur en chef des revues de l’APS, le
prestigieux Samuel Goudsmit, avait par principe banni
de ces revues tout article touchant aux fondements de
la mécanique quantique, dont par principe l’auteur ne
pouvait être qu’un « crackpot » ! Et il faut reconnaı̂tre
que le sujet suscitait bien des fantaisies plus que discutables. En 1979, lors du fameux colloque de Cordoue dont les meilleurs journaux se sont fait l’écho, certains interprétaient le postulat de réduction quantique
et le rôle de l’observateur comme établissant un lien
direct entre mécanique quantique et parapsychologie.
Le thème a même été repris par des groupes hippies.
Ont alors commencé à fleurir les manuscrits, envoyés
par les revues pour examen, dans lesquels l’auteur pensait montrer que les expériences de Bell permettaient
une transmission instantanée de signaux à distance,
le fameux « Bell telephone ». Claude et moi avons
eu plusieurs discussions pour nous forger un schéma
de réponse standard, basé sur le calcul des matrices
densité des photons obtenus aux deux extrémités de
l’expérience. C’est aussi à cette époque qu’ont commencé dans les revues les éternelles discussions, plus
ou moins philosophiques, pour savoir si la violation
expérimentale des inégalités imposait l’abandon de la
localité ou du (...truncated)