Les raisons du corps selon Starobinski

S&F_scienzaefilosofia.it, Jun 2020

Jean Starobinski on the Reason of Body In posthumous homage to Jean Starobinski (1920-2019) on the centennial of his birth, this article sketches his thought on the «reasons of the body», linking it to certain contemporary fields of research. Prolonging the «somatic turn» of the 1980s, more recent «emotional» and «interoceptive turns» claim to reintegrate the body into history, the humanities and the neurocognitive sciences. Starobinski’s perspective helps bring their limits to light. Conversely, approaching his critical enterprise from their vantage point highlights its unique way of linking history and phenomenology, its sustained attention to the experience of the self and bodily self-awareness, and its demonstration of how the «reasons of the body» may be intimately bound to the literary expression that embodies them.

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Les raisons du corps selon Starobinski

S&F_n. 23_2020 FERNANDO VIDAL LES RAISONS DU CORPS SELON JEAN STAROBINSKI 1. Introduction 2. Les deux tournants 2a. Le tournant émotionnel 2b. Le tournant intéroceptif 3. Une poétique de la subjectivité 3a. «Nous vivons des passions dont les mots nous précèdent» 3b. Le nœud psychosomatique 4. «…le message tout ensemble offert et enveloppé…» ABSTRACT: JEAN STAROBINSKI ON THE REASON OF BODY In posthumous homage to Jean Starobinski (19202019) on the centennial of his birth, this article sketches his thought on the «reasons of the body», linking it to certain contemporary fields of research. Prolonging the «somatic turn» of the 1980s, more recent «emotional» and «interoceptive turns» claim to reintegrate the body into history, the humanities and the neurocognitive sciences. Starobinski’s perspective helps bring their limits to light. Conversely, approaching his critical enterprise from their vantage point highlights its unique way of linking history and phenomenology, its sustained attention to the experience of the self and bodily self-awareness, and its demonstration of how the «reasons of the body» may be intimately bound to the literary expression that embodies them. La subjectivité inaliénable de ma parole me rend capable de comprendre ces subjectivités éteintes dont l’histoire objective ne me donnait que les traces. Maurice Merleau-Ponty, La Prose du monde 1. Introduction Au début de sa «Brève histoire de la conscience du corps», parue dans la Revue française de psychanalyse en 1981, Jean Starobinski cite une notation des Cahiers de Paul Valéry: Somatisme (Hérésie de la fin des Temps) Adoration, culte de la machine à vivre. 309 LINGUAGGI Fernando Vidal, Les Raisons du corps selon Jean Starobinski Puis il remarque: L’hérésie annoncée par Valéry est presque devenue la religion officielle. Il n’est question que du corps, comme si on le retrouvait après un très long oubli: image du corps, langage du corps, conscience du corps, libération du corps sont devenus des mots de passe. Par contagion, les historiens s’intéressent à tout ce que les cultures antérieures à la nôtre ont fait du corps: tatouages, mutilations, célébrations, rituels attachés aux diverses fonctions corporelles. Les écrivains du passé sont à leur tour pris à témoin, de Rabelais à Flaubert: du coup, l’on a lieu de s’apercevoir que nous ne sommes pas les Christophe Colomb de la réalité corporelle. C’est la première connaissance qui soit entrée dans le savoir humain: «Ils connurent qu’ils étaient nus» (Genèse, 3, 7). Et depuis cet instant, le corps n’a jamais pu être ignoré1. Ces mots datent des premiers temps de l’histoire et de la sociologie du corps telles qu’elles émergent dans une atmosphère marquée par la pensée de Michel Foucault. Quarante ans plus tard, à un moment où le corps ne cesse d’apparaître sous des nouvelles formes comme un «champ de bataille»,2 ils n’ont pas trop perdu de leur actualité – y compris dans leur ironie légère à l’égard des novateurs et dans la présence de l’œil médical qui diagnostique la contagion. Les observations du critique genevois sont des indices du «tournant somatique» qu’entamaient alors les sciences humaines.3 L’objet de ce tournant n’était pas le corps tout court, mais le corps historicisé et le corps «biopolitique» compris comme 1 J. Starobinski, Brève histoire de la conscience du corps», in «Revue française de psychanalyse», XLV, 1981, pp. 261-279, p. 261. 2 «Le Corps: un champ de bataille ?» France Culture, 26 juin 2019, avec Sylviane Agacinski à propos de son livre L’Homme désincarné. Du corps charnel au corps fabriqué (2019), https://www.franceculture.fr/emissions/la-grandetable-2eme-partie/le-corps-un-champ-de-bataille. 3 R. Porter, History of the Body, in P. Burke (éd.), New Perspectives on Historical Writing, University Park, Pennsylvania 1991, pp. 206-232; D. Le Breton, Sociologie du corps: perspectives, in «Cahiers Internationaux de Sociologie», n.s., 90, 1991, pp. 131-143; B. S. Turner, Recent developments in the theory of the body», in M. Featherstone, M. Hepworth, B. S. Turner (éds.), The Body: Social Process and Cultural Theory, Sage, Londres 1991, pp. 1-35. Du très riche domaine francophone, mentionnons une réflexion pionnière: J. Revel, J.-P. Peter, Le corps. L’homme malade et son histoire, in J. Le Goff, P. Nora (éds.), Faire de l’histoire, III: Nouveaux objets, Gallimard, Paris 1974, pp. 169-191; une synthèse récente: A. Corbin, J.-J. Courtine, G. Vigarello (éds.), Histoire du corps, Seuil, Paris 2005-2006, 3 vols.; et une esquisse de ce qui reste à faire: Y. Ripa, L’histoire du corps, un puzzle inachevé, in «Revue historique», CCCIX, 4, 2007, pp. 887-898. 310 S&F_n. 23_2020 lieu privilégié de la subjectivité, de l’intersubjectivité et de l’exercice du pouvoir4. Si l’on peut lire Jean Starobinski à la lumière d’un certain «moment somatique»5, l’intérêt qu’il porte sa vie durant au corps se manifeste bien avant, dès le début des années 19506. Le titre du recueil que nous avons publié en 1999, Razones del cuerpo (Raisons du corps ou Le Corps et ses raisons)7, indique la nature de cet intérêt: il porte moins sur le corps de l’anatomie et de la physiologie que sur l’expérience corporelle de soi et sur la conscience du corps propre, dont les «raisons» particulières se métamorphosent en une expression littéraire qui fera corps avec elle. Interroger le «tournant somatique» à partir du regard de Jean Starobinski sur «les raisons du corps» fait ressortir ses limites; inversement, relire la critique starobinskienne dans la perspective de ce que le «moment somatique» est devenu met en relief son articulation unique de l’histoire et de la phénoménologie. Ce sera le propos de cet article. 4 R. Cooter, The Turn of the Body: History and the Politics of the Corporeal, in «Arbor », CLXXXVI, 743, 2010, pp. 393-405; Id., After Death/After-«Life»: The Social History of Medicine in Post-Postmodernity, in «Social History of Medicine», 20, 3, 2007, pp. 441-464, en particulier pp. 448-453; D. Le Breton, La Sociologie du corps, Presses Universitaires de France, Paris, 2018; N. Degele, S. Schmitz, Somatic turn? in «Soziologische Revue», 30, 2007, pp. 4958; B. S. Turner, Body and Society, in G. Ritzer (éd.), The Blackwell Encyclopedia of Sociology, Blackwell, Oxford 2007, 335-338; B. S. Turner, Introduction: The Turn of the Body, in B. S. Turner (éd.), Routledge Handbook of Body Studies, Routledge, New York, 2012, pp. 1-17. 5 R. Cooter, The Turn of the Body…, cit., p. 394. 6 Voir, par exemple, J. Starobinski, La «sagesse du corps» et la maladie comme égarement: le «stress», in «Critique», 59, 1952, pp. 347-360 (à propos de H. Selye, The Physiology and Pathology of Exposure to Stress, Acta Endoerinologica, Montreal 1950). Sur l’ensemble des travaux poursuivant cet intérêt, voir F. Vidal, Jean Starobinski: The history of psychiatry as the cultural history of consciousness, in M. S. Micale, R. Porter (éds.), Discovering the History (...truncated)


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VIDAL, FERNANDO. Les raisons du corps selon Starobinski, S&F_scienzaefilosofia.it, 2020, pp. 309-335, Volume 23,