Les raisons du corps selon Starobinski
S&F_n. 23_2020
FERNANDO VIDAL
LES RAISONS
DU CORPS SELON
JEAN STAROBINSKI
1. Introduction
2. Les deux tournants 2a. Le tournant émotionnel 2b. Le tournant intéroceptif
3. Une poétique de la subjectivité 3a. «Nous vivons des passions dont les mots nous précèdent»
3b. Le nœud psychosomatique
4. «…le message tout ensemble offert et enveloppé…»
ABSTRACT: JEAN STAROBINSKI ON
THE REASON OF BODY
In posthumous homage to
Jean Starobinski (19202019) on the centennial
of
his
birth,
this
article
sketches
his
thought on the «reasons
of the body», linking it
to certain contemporary
fields
of
research.
Prolonging the «somatic
turn» of the 1980s, more
recent «emotional» and
«interoceptive
turns»
claim to reintegrate the
body into history, the
humanities
and
the
neurocognitive sciences.
Starobinski’s perspective
helps bring their limits
to
light.
Conversely,
approaching his critical
enterprise
from
their
vantage point highlights
its unique way of linking
history
and
phenomenology, its sustained attention to the experience of the self and bodily self-awareness, and
its demonstration of how the «reasons of the body» may be intimately bound to the literary
expression that embodies them.
La subjectivité inaliénable de ma parole me rend
capable de comprendre ces subjectivités éteintes dont
l’histoire objective ne me donnait que les traces.
Maurice Merleau-Ponty, La Prose du monde
1. Introduction
Au début de sa «Brève histoire de la conscience du corps», parue
dans la Revue française de psychanalyse en 1981, Jean Starobinski
cite une notation des Cahiers de Paul Valéry:
Somatisme (Hérésie de la fin des Temps)
Adoration, culte de la machine à vivre.
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LINGUAGGI Fernando Vidal, Les Raisons du corps selon Jean Starobinski
Puis il remarque:
L’hérésie annoncée par Valéry est presque devenue la religion
officielle. Il n’est question que du corps, comme si on le retrouvait
après un très long oubli: image du corps, langage du corps, conscience
du corps, libération du corps sont devenus des mots de passe. Par
contagion, les historiens s’intéressent à tout ce que les cultures
antérieures à la nôtre ont fait du corps: tatouages, mutilations,
célébrations, rituels attachés aux diverses fonctions corporelles. Les
écrivains du passé sont à leur tour pris à témoin, de Rabelais à
Flaubert: du coup, l’on a lieu de s’apercevoir que nous ne sommes pas
les Christophe Colomb de la réalité corporelle. C’est la première
connaissance qui soit entrée dans le savoir humain: «Ils connurent
qu’ils étaient nus» (Genèse, 3, 7). Et depuis cet instant, le corps
n’a jamais pu être ignoré1.
Ces
mots
datent
des
premiers
temps
de
l’histoire
et
de
la
sociologie du corps telles qu’elles émergent dans une atmosphère
marquée par la pensée de Michel Foucault. Quarante ans plus tard,
à un moment où le corps ne cesse d’apparaître sous des nouvelles
formes comme un «champ de bataille»,2 ils n’ont pas trop perdu de
leur actualité – y compris dans leur ironie légère à l’égard des
novateurs et dans la présence de l’œil médical qui diagnostique la
contagion. Les observations du critique genevois sont des indices
du
«tournant
somatique»
qu’entamaient
alors
les
sciences
humaines.3 L’objet de ce tournant n’était pas le corps tout court,
mais le corps historicisé et le corps «biopolitique» compris comme
1
J. Starobinski, Brève histoire de la conscience du corps», in «Revue
française de psychanalyse», XLV, 1981, pp. 261-279, p. 261.
2 «Le Corps: un champ de bataille ?» France Culture, 26 juin 2019, avec
Sylviane Agacinski à propos de son livre L’Homme désincarné. Du corps charnel
au corps fabriqué (2019), https://www.franceculture.fr/emissions/la-grandetable-2eme-partie/le-corps-un-champ-de-bataille.
3 R. Porter, History of the Body, in P. Burke (éd.), New Perspectives on
Historical Writing, University Park, Pennsylvania 1991, pp. 206-232; D. Le
Breton, Sociologie du corps: perspectives, in «Cahiers Internationaux de
Sociologie», n.s., 90, 1991, pp. 131-143; B. S. Turner, Recent developments in
the theory of the body», in M. Featherstone, M. Hepworth, B. S. Turner (éds.),
The Body: Social Process and Cultural Theory, Sage, Londres 1991, pp. 1-35. Du
très riche domaine francophone, mentionnons une réflexion pionnière: J. Revel,
J.-P. Peter, Le corps. L’homme malade et son histoire, in J. Le Goff, P. Nora
(éds.), Faire de l’histoire, III: Nouveaux objets, Gallimard, Paris 1974, pp.
169-191; une synthèse récente: A. Corbin, J.-J. Courtine, G. Vigarello (éds.),
Histoire du corps, Seuil, Paris 2005-2006, 3 vols.; et une esquisse de ce qui
reste à faire: Y. Ripa, L’histoire du corps, un puzzle inachevé, in «Revue
historique», CCCIX, 4, 2007, pp. 887-898.
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lieu privilégié de la subjectivité, de l’intersubjectivité et de
l’exercice du pouvoir4.
Si l’on peut lire Jean Starobinski à la lumière d’un certain
«moment somatique»5, l’intérêt qu’il porte sa vie durant au corps
se manifeste bien avant, dès le début des années 19506. Le titre
du recueil que nous avons publié en 1999, Razones del cuerpo
(Raisons du corps ou Le Corps et ses raisons)7, indique la nature
de cet intérêt: il porte moins sur le corps de l’anatomie et de la
physiologie que sur l’expérience corporelle de soi et sur la
conscience du corps propre, dont les «raisons» particulières se
métamorphosent en une expression littéraire qui fera corps avec
elle. Interroger le «tournant somatique» à partir du regard de
Jean Starobinski sur «les raisons du corps» fait ressortir ses
limites; inversement, relire la critique starobinskienne dans la
perspective de ce que le «moment somatique» est devenu met en
relief
son
articulation
unique
de
l’histoire
et
de
la
phénoménologie. Ce sera le propos de cet article.
4 R. Cooter, The Turn of the Body: History and the Politics of the Corporeal,
in «Arbor », CLXXXVI, 743, 2010, pp. 393-405; Id., After Death/After-«Life»:
The Social History of Medicine in Post-Postmodernity, in «Social History of
Medicine», 20, 3, 2007, pp. 441-464, en particulier pp. 448-453; D. Le Breton,
La Sociologie du corps, Presses Universitaires de France, Paris, 2018; N.
Degele, S. Schmitz, Somatic turn? in «Soziologische Revue», 30, 2007, pp. 4958; B. S. Turner, Body and Society, in G. Ritzer (éd.), The Blackwell
Encyclopedia of Sociology, Blackwell, Oxford 2007, 335-338; B. S. Turner,
Introduction: The Turn of the Body, in B. S. Turner (éd.), Routledge Handbook
of Body Studies, Routledge, New York, 2012, pp. 1-17.
5 R. Cooter, The Turn of the Body…, cit., p. 394.
6 Voir, par exemple, J. Starobinski, La «sagesse du corps» et la maladie comme
égarement: le «stress», in «Critique», 59, 1952, pp. 347-360 (à propos de H.
Selye,
The
Physiology
and
Pathology
of
Exposure
to
Stress,
Acta
Endoerinologica, Montreal 1950). Sur l’ensemble des travaux poursuivant cet
intérêt, voir F. Vidal, Jean Starobinski: The history of psychiatry as the
cultural history of consciousness, in M. S. Micale, R. Porter (éds.),
Discovering the History (...truncated)