La quinoa en Bolivie : une culture ancestrale devenue culture de rente 'bio-équitable'
B A
S E
Biotechnol. Agron. Soc. Environ. 2008 12(4), 421-435
Le Point sur :
La quinoa en Bolivie : une culture ancestrale devenue
culture de rente “ bio-équitable ”
Carmen Del Castillo (1), Grégory Mahy (2), Thierry Winkel (3)
Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Avenue Hernando Siles, 5290. BOL-La Paz (Bolivie).
Gembloux Agricultural University – FUSAGx. Unité Sol, Écologie, Territoire. Passage des Déportés, 2. B-5030
Gembloux (Belgique).
(3)
Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Unité de Recherche 060. Climat et Fonctionnement des Agroécosystèmes (UR CLIFA). CNRS/CEFE (Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive). F-34293 Montpellier cédex 05
(France). E-mail :
(1)
(2)
Reçu le 14 mars 2008, accepté le 3 juin 2008.
Cet article présente une synthèse bibliographique des travaux concernant la physiologie et la diversité génétique de la
quinoa (Chenopodium quinoa Willd.). Cette culture d’origine andine connaît depuis une quinzaine d’années un grand succès
commercial dans les filières de l’alimentation “ bio ” et équitable. Sélectionnée et cultivée depuis des millénaires sur les hauts
plateaux andins, la quinoa présente une tolérance remarquable aux contraintes environnementales, en particulier à la sécheresse
et au gel. Les connaissances encore fragmentaires sur sa physiologie indiquent une résistance élevée des plantes au froid et une
bonne capacité de récupération photosynthétique après les périodes de stress hydrique. En conditions de culture au champ, la
diversité génétique des populations locales et les pratiques agricoles contribuent aussi significativement à l’adaptation de la
quinoa aux aléas climatiques.
Mots-clés. Agrobiodiversité, Bolivie, Chenopodium quinoa, résistance à la sécheresse, résistance au froid, ressources
génétiques.
Quinoa in Bolivia: an ancestral crop changed to a cash crop with “ organic fair-trade ” labeling. This paper presents a
review of the litterature on the physiology and diversity of quinoa (Chenopodium quinoa Willd.). Since about 15 years, this
Andean crop experiences a great commercial success in the organic and fair-trade food networks. Selected and cultivated
for thousands of years in the Andean highlands, quinoa shows a remarkable tolerance to environmental stresses, particularly
to drought and cold. The present knowledges on quinoa physiology, though fragmentary, show a high cold resistance of the
plants, and the capacity to recover high photosynthetic activity after drought. Under field conditions, the genetic diversity in
local landraces and the crop practices also contribute notably to the adaptation of quinoa to climatic hazards.
Keywords. Agrobiodiversity, Bolivia, Chenopodium quinoa, drought resistance, frost resistance, genetic resources.
1. INTRODUCTION
Domestiquée il y a 7.000 ans environ dans les Andes,
où elle est devenue un aliment de base des populations
locales, la quinoa (Chenopodium quinoa Willd.)1 est
un bon exemple d’espèce cultivée, longtemps négligée
par la recherche agronomique et que ses hautes
qualités nutritionnelles ont récemment fait apprécier
très au-delà de sa région d’origine (National Research
Council, 1989 ; Brack Egg, 2003). Depuis une
Selon le dictionnaire français, le mot “ quinoa ” est masculin
mais le féminin est également admis dans la mesure où il
correspond au genre de ce mot en espagnol et en quechua.
1
quinzaine d’années, en Amérique du Nord, au Japon
et en Europe, les filières d’alimentation diététique
et “ bio ” font la promotion de sa haute teneur en
protéines, sa composition équilibrée en acides aminés,
son contenu élevé en minéraux essentiels, lipides,
antioxydants et vitamines, et son absence de gluten
(Chauhan et al., 1992 ; Repo-Carrasco et al., 1999 ;
Ng et al., 2007). Consommée sous forme de grains
complets, de farine, de flocons ou de graines soufflées,
la quinoa n’est pourtant pas considérée comme une
céréale en tant que telle puisqu’elle appartient à la
famille des Chénopodiacées et non à celle des Poacées.
On la qualifie donc parfois de “ pseudo-céréale ”.
Cultivée dans des milieux aussi divers que le
littoral du Pacifique, l’Altiplano central ou les vallées
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subtropicales des Andes, et maintenant disséminée à
travers plus de cinquante pays dans le monde, la quinoa
reste néanmoins emblématique des hauts plateaux de
Bolivie, d’Équateur et du Pérou. Entre 3.000 et 4.000 m
d’altitude, sous des climats arides, froids et venteux,
sur des sols pauvres, parfois salins, cette espèce s’est
diversifiée en plusieurs dizaines de variétés locales. Sa
rusticité et ses qualités nutritionnelles exceptionnelles
justifient d’étudier son fonctionnement biologique,
et notamment ses mécanismes d’adaptation aux
stress multiples, et souvent simultanés, que sont le
gel, la sécheresse et les fortes radiations solaires. La
compréhension des bases biologiques de cette rusticité
peut orienter l’amélioration de la quinoa elle-même,
mais aussi d’autres productions végétales vers la
recherche d’une réduction des besoins en intrants
et d’une plus grande tolérance à des conditions
écologiques extrêmes (Wilson, 1988b).
La synthèse bibliographique présentée ici
commence par situer le cadre physique dans lequel a
été domestiquée et sélectionnée la quinoa, en insistant
sur sa dimension climatique. Les caractéristiques
botaniques, physiologiques et génétiques de l’espèce
sont ensuite passées en revue, exposant notamment les
bases biologiques de sa tolérance aux contraintes du
milieu. Les aspects agronomiques et alimentaires sont
également mentionnés. Enfin, les implications de la
diversité des cultures de quinoa pour l’adaptation au
climat et l’amélioration des ressources génétiques sont
discutées.
Del Castillo C., Mahy G. & Winkel T.
Pérou
2.1. Situation géographique et généralités
La Bolivie occupe la partie centrale occidentale
de l’Amérique du Sud (Figure 1). Comprise entre
9°38’ et 22°53’ de latitude sud, et 57°30’ et 69°40’
de longitude ouest, elle couvre à la fois des biomes
tropicaux, subtropicaux et tempérés. Sa superficie
est de 1.098.581 km² et sa population s’élève à
8.600.000 habitants (INE, 2002). Son indice de
développement humain est de 0,58 sur une échelle de
0 à 1 (PNUD, 2004). C’est la valeur la plus basse de
l’Amérique méridionale.
Occupant tout l’ouest du pays, l’Altiplano couvre
environ 191.000 km² et s’étend sur 900 km du nord au
sud avec une largeur d’environ 200 kilomètres. C’est un
système endoréique, constitué d’une série de plateaux
dont les altitudes vont de 3.400 à 4.100 m, et que
bordent des cordillères dont les sommets avoisinent les
6.000 m (Figure 2). L’Altiplano est subdivisé en trois
régions : Nord, Centre et Sud. Chacune compte une
vaste dépression : le lac Titicaca au nord, le lac Poopó
Beni
La Paz
Lac Titicaca
Cochabamba
Santa Cruz
Lac Poopo
Oruro
Salar de Coipasa
Paraguay
Salar de Uyuni
Chuquisaca
Potosi
Chili
Tarija
Argentine
0 90 180
360
720 km
540
Altitude (m)
< 3 000
3 (...truncated)