« Pour la suite du monde : développement durable ou décroissance soutenable ? » - Compte rendu de colloque (Montréal, 18-19 mai 2009)
Natures Sciences Sociétés 18, 334–336 (2010)
c NSS-Dialogues, EDP Sciences 2010
DOI: 10.1051/nss/2010042
Disponible en ligne sur :
www.nss-journal.org
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Vie scientifique
« Pour la suite du monde : développement durable
ou décroissance soutenable ? »
Compte rendu de colloque (Montréal, 18-19 mai 2009)
Aude Porcedda
Sociologue, service de la recherche, de l’évaluation et de la veille muséologique, musée de la civilisation, 16 rue de la barricade,
Québec, Canada, G1K 7A6
Ce colloque a été organisé avec le soutien du service de l’enseignement du management et de la direction
du développement durable de l’école de gestion HEC
Montréal. La présidence a été assurée par Yves-Marie
Abraham1 et la coordination par Pierre Batellier2 . Il a
réuni vingt et un conférenciers provenant d’Amérique du
Nord et d’Europe, ainsi qu’une centaine de participants
– universitaires, professionnels, étudiants, associations
et citoyens-experts. Neuf disciplines ont été représentées
– l’économie, les sciences comptables, les sciences de gestion, la sociologie, la socioanthropologie, la philosophie,
la psychologie sociale, la biologie et la biochimie.
La quête de croissance économique et de progrès
technique dans laquelle nos sociétés se sont engagées
est en pleine remise en question. Pour comprendre l’état
d’avancement et la nature des changements en cours, les
organisateurs du colloque ont planifié cinq séances plénières. Les termes du débat entre développement durable
et décroissance soutenable ont été abordés en soulignant
les divergences et les convergences entre ces deux projets
de société, ainsi que les raisons de leur succès et de leur
échec. La question de la suite du monde a été traitée à travers la notion de progrès et la place de l’économie dans
nos sociétés. Jusqu’où sommes-nous prêts à remettre en
cause l’impératif de croissance économique ? D’où vient
la vision d’une société sans limite, durable ? Qui est capable de nous éclairer et de produire des scénarios, des
savoirs et des connaissances sur les rapports complexes
entre les processus écologiques, économiques et sociaux ?
Auteur correspondant :
1
Professeur au département du management de HEC
Montréal.
2
Coordonnateur à la direction du développement durable
de HEC Montréal.
Le développement durable et la décroissance soutenable sont deux projets de société qui sont apparus progressivement dans les années 1960. La parution de Silent
Spring de Rachel Carson en 19623, la création du Club
de Rome en 1968 ou la publication du rapport Meadows
en 19724 ont contribué à une prise de conscience collective. L’expression « développement durable » s’est ainsi
imposée avec le sens proposé dans le rapport Brundtland (1987, p. 47)5 : « Le développement durable est un
développement qui répond aux besoins du présent sans
compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».
Quant au terme de « décroissance » ou de « décroissance soutenable », il s’opposerait au développement
durable. Nicolas Georgescu-Roegen, partisan de la décroissance, a dénoncé l’incompatibilité entre une planète
limitée et un système économique basé sur une croissance
illimitée6 . L’imaginaire consumériste caractéristique de la
3
Cf. Carson, R., 1962. Silent Spring, Greenwich, Fawcett. Trad.
fr. : Printemps silencieux, Paris, Plon, 1968.
4
Cf. Meadows, D.H., Meadows, D.L., Zahn, E., Milling, P.,
1972. The Limits to Growth, New York, Universe Books.
5
Cf. Commission mondiale sur l’environnement et le développement (CMED), 1987. Notre avenir à tous (rapport
Brundtland), New York, Nations unies ; Québec, Éditions du
Fleuve/Publications du Québec, 1988.
6
Cf. Georgescu-Roegen, N., 1995 [Nvelle éd.]. La Décroissance : entropie, écologie, économie, Paris, Éditions Sang de la
Terre ; 1re édition sous le titre Demain la décroissance, Éditions Pierre-Marcel Favre, 1979 ; consultable sur la bibliothèque numérique « les classiques des sciences sociales » :
http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.gen.dec. Nicholas GeorgescuRoegen estime que le modèle économique néoclassique est
fondé sur le paradigme de la mécanique newtonienne et ne
prend pas en compte le principe de la dégradation de l’énergie
Article publié par EDP Sciences
A. Porcedda : Natures Sciences Sociétés 18, 334–336 (2010)
civilisation industrielle a conduit l’économie à dépasser
la capacité de charge de la planète. Bien que plusieurs
données environnementales, démographiques et économiques remettent en question le système économique de
la société moderne, l’argument de la décroissance, qui repose sur la nature limitée, ne semble toutefois pas trouver
d’écho dans les corps politiques, sociaux, corporatifs et
intellectuels contemporains. Pourquoi ?
Bernard Billaudot et Ghislaine Destais (économistes,
Université Pierre-Mendès-France, Grenoble) ont proposé
– pour aider à s’orienter dans le maquis des analyses
« scientifiques » du développement durable et de la décroissance soutenable développées en économie – de s’interroger sur leurs présupposés et leurs implications « politiques », c’est-à-dire sur les points de vue normatifs
qui concernent l’organisation de la société dans son ensemble. Chacune des positions politiques – néolibérale,
sociale-libérale, contestataire7 ou décroissante – permet
de comprendre comment les écoles de pensée issues de
ces courants politiques s’approprient le développement
durable pour définir les problèmes et élaborer les solutions pour les résoudre. Selon les néolibéraux et les
sociaux-libéraux, l’obtention d’un développement durable n’implique pas de remettre en question la croissance
économique comme objectif sociétal. Le développement
durable s’imposera, soit par la force des choses, soit par
des interventions publiques. Pour la position progressiste, la réforme des institutions est la seule voie pour
un progrès social. Enfin, pour les partisans de la décroissance, seule la décroissance est soutenable. Il faut donc
repenser le développement et les institutions en rompant
complètement avec le modèle en place.
Pour Andreu Solé (sociologue, HEC, Paris), les attitudes politiques et scientifiques des individus expriment
avant tout leur vision du monde existant. Il a distingué
trois attitudes : conservatrice, pour laquelle le monde
existant est le meilleur des mondes possibles ; réformiste,
pour laquelle le monde existant est améliorable ; révolutionnaire, pour laquelle le monde existant est inacceptable. Le développement durable – un compromis social
pour maintenir le modèle de modernité occidentale – et
la décroissance soutenable – une rupture pour construire
une autre modernité – sont alors deux projets différents.
À cet égard, A. Solé souligne que les entreprises tentent
de maintenir à tout prix le modèle de modernité occiet de la matière. Il s’appuie sur les lois de la thermodynamique
et intègre la notion d’entropie dans son modèle économique. De
là, le concept de décroissance tente de montrer qu’augmenter
constamment la production de biens et servi (...truncated)