TRANSLATION AND EXILE IN THE 21TH CENTURY. FOR A COLLECTIVE POETIC OF RESILIENCE
http://dx.doi.org/10.5007/2175-7968.2018v38n1p181
TRADUCTION ET EXIL AU XXIEME SIECLE : POUR
UNE POETIQUE COLLECTIVE DE RESILIENCE1
Ana Paula Coutinho
Universidade do Porto. Faculdade de Letras. Departamento de Estudos
Portugueses e Românicos. Porto, Portugal.
Resumé: Partant du principe que la traduction est un phénomène
composite qui dépasse le travail, pourtant fondamental, du traducteur, et
qu’il convoque actuellement ce que je propose d’appeler une «poétique
collective de résilience», je souligne l’importance de la planification
culturelle des traductions, à partir de la sélection faite par les catalogues
des éditeurs indépendants, qui travaillent en marge des contingences
des grands groupes éditoriaux. Après la présentation des principaux
rapports entre l’univers éditorial portugais et l’exil au cours des dernières
décennies, j’analyse en particulier le cas des écrivains et des œuvres liés à
l’exil du catalogue de la maison d’édition portugaise “Cavalo de Ferro”.
Mots-clés: Littérature traduite. Exil. Éditeurs. Planification culturelle.
Édition Portugal.
TRANSLATION AND EXILE IN THE 21TH CENTURY.
FOR A COLLECTIVE POETIC OF RESILIENCE
Abstract: Assuming that the translation is a composite phenomenon
that goes beyond the translator’s work, although essential, and currently
convenes what I propose to call a “collective poetic of resilience”, I stress
the importance of cultural planning of translations from the selection made
1
Cet article s’insère dans la recherche menée au sein du Programme Stratégique intégré
UID/ELT/00500/2013 | POCI-01-0145-FEDER-007339 – « Littérature et frontières de la
connaissance : politiques d’inclusion ».
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Ana Paula Coutinho
by the catalogues of independent publishers, working at the margins of
the contingencies of large publishing groups. After the presentation of
the main relationships between the Portuguese editorial universe and the
exile over the last decades, I’ll analyse, in particular, writers and books
related to exil in the catalogue of the Portuguese publishing house “Cavalo
de Ferro”.
Keywords: Translated literature. Exile. Publishers. Cultural planning.
Portugal edition.
Traduction et exil : une association naturelle
Au lieu du recours aux métaphores euphoriques (et trop
souvent gonflées) de la mobilité pour décrire les phénomènes de
la mondialisation et de la société (post-)moderne2, il se peut que
l’association entre traduction et exil soit plus adéquate pour rendre
compte des dynamiques de transfert et de liminarité dont on ne tient
pas compte dans les rapports techniques ou dans les statistiques
sur la traduction3, de l’exil, ou même des deux à la fois. Tout
d’abord, on est tenté de considérer que toute œuvre traduite est une
œuvre «exilée», puisqu’elle se trouve déplacée de sa langue et de
sa culture de départ, assumant une «condition d’étrangère», plus ou
moins étrange, dans le système linguistique et culturel d’arrivée.
On se penche donc sur les particularités du travail des écrivains
ou des traducteurs qui, pour des raisons politiques, religieuses,
économiques ou culturelles, ont été amenés (par la force des
circonstances ou par choix) à s’exiler et à adopter, directement ou
indirectement, une lecture-écriture des cultures «en contrepoint»4.
Appuyé sur sa propre expérience d’exil, Salman Rushdie, a parlé
des écrivains migrants comme d’«hommes traduits »5. Mais, à vrai
2
Vd. Anthony Giddens, The Consequences of Modernity. Cambridge: Polity, 1990 et
Zygmunt Bauman, Liquid Modernity, Cambridge: Polity, 2000.
3
Voir, par exemple, celles de Index translationum (http://www.unesco.org/xtrans/bsstatlist.
aspx?lg=0), même s’il s’agit d’un énorme et très important projet
4
Edward Said, Reflections on exile and other essays. Harvard University Press, 2000,
p.148.
5
Salman Rushdie, Imaginary Homelands. London: Granta Books, 1992, p.16-
Cad. Trad., Florianópolis, v. 38, nº 1, p. 181-196, jan-abr, 2018
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Traduction et exil au XXième siècle : pour une poétique collective de resilience
dire, cette désignation s’applique à tous les auteurs (post)coloniaux,
ainsi qu’à tous ceux qui vivent et écrivent «entre mondes», et
qui finissent par adopter une identité littéraire enracinée dans la
traduction même, une forme de transitivité entre langues/cultures
de départ et langues/cultures d’arrivée – qui vivent en somme, en
état de double traduction. D’autre part, n’oublions pas que si l’exil
de l’écrivain l’éloigne de son lectorat premier ou de ses lecteurs les
plus proches, il se peut aussi qu’il facilite parfois la circulation de
son travail, à condition que ses œuvres aient accès à l’univers de la
traduction, ne serait-ce qu’à travers la pseudo-traduction6, et même
si cela suppose de passer par des circuits éditoriaux marginaux ou
alternatifs, éventuellement intégrés dans des collections spécifiques
de littératures littéralement excentriques.
Par ailleurs, c’est à la suite de leur émigration ou de leur exil
que certaines personnes sont devenues des traducteurs, notamment
à partir de langues dont il n’existait pas, ou très peu, de traductions
directes dans les pays d’accueil. Certains autres, notamment ceux
issus des diverses diasporas et culturellement hybrides, retournent
symboliquement à la langue et au monde de leurs origines à
travers la traduction – que ce soit l’auto-traduction ou la traduction
par autrui. Qu’il s’agisse de traduction interlinguistique ou de
transferts culturels7, nous sommes toujours face à une construction
ou déconstruction des images autour des cultures d’origine et/ou
d’accueil, propres à ceux qui observent à distance – physique ou
mentale. C’est pourquoi ces auteurs vivent souvent en état de double
exil, pétris des «douleurs de l’arrachement»8. D’une part, ils sont
en marge de la langue et de la culture du pays où ils sont installés,
puisque ce qu’ils écrivent, leurs références sociales et culturelles
n’intéressent qu’une petite minorité de lecteurs; d’autre part, même
6
Ce qui s’est passé, par exemple, au début des années 90, avec les deux premiers romans
d’Andreï Makine, écrivain français d’origine russe, présentés comme des traductions afin
d’intéresser davantage le public français.
7
Vd. Michel Espagne, «La notion de transfert culturel», Revue Sciences/Lettres, 1, 2013 en
ligne: https://rsl.revues.org/219 [consulté le 30 octobre 2015].
8
Cf. Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau, Paris : Seuil, 2009, p.200.
Cad. Trad., Florianópolis, v. 38, nº 1, p. 181-196, jan-abr, 2018
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quand ils sont reconnus ou promus à travers, par exemple, des
prix littéraires, il arrive que ce succès provienne d’une attente
socioculturelle ou d’une pression médiatique imposant des quotas
de la «différence», voire de l’«exotique». Et pourtant, du point de
vue esthétique, ce sont souvent les auteurs et les œuvres en exil,
(sur)vivant dans les marges sociales, culturelles et linguistiques,
qui contribue (...truncated)