Quitter Ayvalik/Kydonies et ses oliviers, regards sur une société de l’entre-deux
Cahiers balkaniques
40 | 2012
Jeunes-Turcs en Macédoine et en Ionie
Quitter Ayvalik/Kydonies et ses oliviers, regards
sur une société de l’entre-deux
Farewell to Ayvalık/Kydonies and its olive trees: aspects of an in-between society
Ν’αφήσεις το Αϊβαλί (Κυδωνιές) και τις ελιές του..
Méropi Anastassiadou
Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/ceb/958
DOI : 10.4000/ceb.958
ISSN : 2261-4184
Éditeur
INALCO
Édition imprimée
Date de publication : 9 janvier 2012
ISSN : 0290-7402
Référence électronique
Méropi Anastassiadou, « Quitter Ayvalik/Kydonies et ses oliviers, regards sur une société de l’entredeux », Cahiers balkaniques [En ligne], 40 | 2012, mis en ligne le 28 mai 2012, consulté le 19 avril 2019.
URL : http://journals.openedition.org/ceb/958 ; DOI : 10.4000/ceb.958
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Quitter Ayvalik/Kydonies et ses oliviers, regards sur une société de l’entre-...
Quitter Ayvalik/Kydonies et ses oliviers,
regards sur une société de l’entre-deux
Farewell to Ayvalık/Kydonies and its olive trees: aspects of an in-between society
Ν’αφήσεις το Αϊβαλί (Κυδωνιές) και τις ελιές του..
Méropi Anastassiadou
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D’une localité oubliée et endormie (32 000 âmes selon le recensement de 2000), Ayvalık
est en passe de devenir, en ce début du XXIe siècle, un centre régional économique
important. Son environnement naturel privilégié et un riche héritage architectural de
l’époque ottomane tardive, associés à la volonté des autorités locales de réconcilier la
ville avec son passé et de préserver ses spécificités culturelles, ont favorisé le
développement touristique dans la région. Face aux promoteurs immobiliers et leurs
nombreux « villages de vacances » dispersés à travers les îles alentour qui ferment la
lagune, les historiens, folkloristes, ethnographes et architectes locaux ont uni leurs
efforts pour souligner les singularités d’Ayvalık. Pendant la même période, les relations
économiques et les actions culturelles communes avec l’île grecque de Lesbos se sont
multipliées, créant un nouvel espace de contacts et d’échanges1. Toutefois, cet héritage
architectural sur lequel compte le ministère de la Culture et du Tourisme turc pour
booster la croissance de la région n’est pas celui d’une ville ottomane ordinaire.
2
Entre 1773 et 1922, la population d’Ayvalık était constituée presque exclusivement de
Grecs orthodoxes – qui désignaient la ville sous le nom de Kydonies (κυδωνιές,
cognassiers)2. Dans le contexte ottoman, il s’agit là d’une situation inhabituelle.
Généralement, les agglomérations urbaines sont des espaces composites, où musulmans
et non musulmans cohabitent et parfois se mêlent. Cela ne vaut pas seulement pour des
villes importantes comme Istanbul, Salonique, Smyrne ou Beyrouth. Dans les petits
bourgs d’Anatolie, la pluralité ethnoconfessionnelle est jusqu’à la fin de l’Empire « dans la
nature des choses ». Évidemment, cela ne signifie pas non plus que toutes les localités
anatoliennes soient « mixtes ». En Cappadoce, sur la côte égéenne ou le pourtour de la
mer Noire, il y a eu des bourgades et des villages faits d’une seule communauté. Mais,
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dans le cas d’Ayvalık, le caractère monoconfessionnel de la population est lié à des
privilèges spécifiques accordés par firman impérial en 1773.
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Au-delà de cette spécificité, une des questions qui se posent est de savoir si l’Ayvalık du
XIXe siècle a néanmoins fonctionné comme une ville anatolienne moyenne ordinaire, en
ce qui concerne notamment les structures du pouvoir local ou les relations avec
l’administration provinciale et centrale ottomane. Dans quelle mesure cette société
fondée sur des privilèges (c’est-à-dire un statut juridique exceptionnel et « différent ») at-elle réussi son intégration dans un cadre institutionnel comme celui des Tanzimat dont
l’idée maîtresse était l’égalité devant la loi ?
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Cet article se limite à l’examen de trois aspects de l’itinéraire historique récent d’Ayvalık.
Prenant appui sur un registre ottoman de populations des années 1840 ainsi que sur des
déclarations déposées dans les années 1920 par les réfugiés de Kydonies auprès des
autorités compétentes à Athènes en vue d’un dédommagement, il esquisse rapidement le
profil sociodémographique de la ville. Les principales étapes de l’histoire locale entre
1773 et 1922 sont brièvement présentées dans une deuxième partie. Enfin, les structures
administratives et la vie sociale pendant la période des Réformes (1840-1922) forment le
dernier axe de l’étude.
Le profil socioéconomique et démographique
d’Ayvalık.
5
Dans les archives de la Présidence du Conseil à Istanbul (Başbakanlık Arşivleri), les
collections du ministère des Finances ottoman contiennent quelques registres provenant
d’Ayvalık3 et de ses environs immédiats (Ayvalık kazası). La « fluidité » entre la ville et la
campagne y est manifeste. À Kydonies, au XIXe siècle, il n’est pas facile de faire la
distinction entre l’urbain et le rural. Nombre d’habitants du centre-ville possèdent des
oliviers et des animaux (chevaux, moutons, ânes, cochons) dans les alentours.
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Au total, quatre registres ont été étudiés4. Ils couvrent la période 1842-1853 (1258 à 1270
de l’hégire) et recensent plus de 5 000 personnes de sexe masculin et de confession
grecque orthodoxes5, domiciliées dans le kaza d’Ayvalık. Celles-ci représentent la majeure
partie de la population locale. Les statistiques officielles (en particulier le recensement de
1881-1893) font, elles aussi, ressortir cet aspect monoconfessionnel de la société locale.
Selon les données publiées par K. Karpat, 21 677 personnes vivaient dans les limites du
kaza à cette époque. Parmi elles, 20 133 étaient grecques orthodoxes (92,87 %), alors que la
présence musulmane y était insignifiante (40 femmes et 50 hommes pour l’ensemble du
kaza)6. En 1914, pour 31 000 Grecs, on compte 450 musulmans7. Les salname (annuaires
officiels de province) confirment amplement cette image. En 1889, la population d’Ayvalık
est faite de 19 842 âmes (soit environ 4 600 foyers) ; vingt ans plus tard, en 1908, 23 320
hommes et femmes étaient présents dans le même espace8.
7
Beaucoup de ceux qui figurent dans les registres du Başbakanlık ont des origines
géographiques variées. Edremit, Izmir, Pergame, Tire et les îles de l’Égée du Nord —
Lesbos, Chios, Psara, Limnos, Imbros, Tenedos) font partie de la région proche. Ceux qui
en viennent pratiquent une mobilité « régionale », à petite échelle. Nombre de personnes
enregistrées sont originaires des Balkans (Kastoria, Debre, Filibe, Skopje, Salonique,
Athènes) ou des îles de la Grèce (Andros, Crète). Par contre, la Cappadoce, la mer Noire ou
l’Anatolie de (...truncated)