Le coton bio et/ou équitable : réel avenir ou effet de mode ?
B A
S E
Biotechnol. Agron. Soc. Environ. 2006 10 (4), 361–371
Le coton bio et/ou équitable : réel avenir ou effet de
mode ?
Isabelle Haynes
13, rue Robert Scott. B-1180 Bruxelles. E-mail :
Le coton équitable et le coton biologique peuvent être appréhendés comme des solutions offertes aux producteurs des pays
du Sud pour obtenir de meilleures conditions dʼachat de leur récolte. En effet, ces 2 types de coton sont achetés à des prix
qui peuvent aller jusquʼà 20 % au dessus du prix du marché. Ce sont aussi des moyens de sʼinsérer dans le développement
durable prôné par les instances internationales : à des degrés différents selon les cas, les techniques culturales recommandées
minimisent lʼemploi dʼintrants chimiques tandis quʼune attention spécifique est portée aux conditions sociales de la production. À lʼéchelle mondiale, les quantités produites sont encore faibles. Le marché du coton bio et/ou équitable est un marché
de niche. Niche si petite actuellement que lʼon peut se demander si le développement de la culture de ces cotons et de leur
commercialisation nʼest quʼun effet de mode. Dʼun point de vue sociologique, il est possible de contribuer au débat en apportant un point de vue analytique sur lʼorganisation des filières spécifiques que sont les filières bios et équitables et en essayant
de situer où se trouvent les enjeux de leur développement. Pour ce faire, nous considèrerons ces marchés comme étant des
marchés construits et nous porterons une attention spécifique aux réseaux socio-techniques constitués pour la production et la
commercialisation de ces cotons. Ces réseaux nous semblent caractérisés par le rôle essentiel quʼy jouent les consommateurs
et par une forte intégration ; 2 éléments qui participent à lʼexplication des potentialités ouvertes au marché de ces cotons mais
aussi à celle des freins à leur expansion. Nous baserons sur une étude documentaire et sur des terrains réalisés dʼune part pour
une étude préliminaire effectuée sur les jeans « durables » en Belgique ; de lʼautre pour une recherche plus approfondie sur
les dynamiques du commerce équitable qui se basait notamment sur lʼétude de filières de coton équitable et bio indiennes. Si
la situation indienne nʼest pas comparable à la situation africaine, lʼintégration poussée des filières bio et équitables sur les
2 continents réduit ces différences et nous permet dʼinterroger les acteurs africains sur ce qui nous semble être un point
important pour lʼavenir : la question des modalités de traduction des engagements à long terme nécessaires à la stabilité et à
la survie des filières.
Mots-clés. Coton, agriculture biologique, commerce équitable, réseau, consommateurs, filières intégrées, acteur réseau.
Organic cotton and/or « fair trade »: a real future or just a passing fashion? Fair trade and organic cottons can be presented
as 2 of the solutions to the current cotton market crisis; first, because their price can reach 20% above market; secondly because
their cultivation and transformation contribute to the sustainable development of the production countries. Actually, organic
and fair trade standards demand a drastic reduction in the use of chemical pesticides while encouraging the implementation
of social concerns and the creation of development projects. At the global level, only small quantities of fair trade and organic
cotton are produced. The market for this cotton is a niche market, so small in fact; that the issue of whether this type of cotton
has a real future or is only a passing fashion that will soon disappear can be raised. From a sociological perspective we can try
to contribute to the debate by considering that the market for those cottons is « constructed » and by paying attention to the
sociotechnical networks that allow the production and the marketing of those cottons. We argue that consumers are the central
element of these networks. This gives to the consumersʼ expectations and to the norms that guarantee organic or fair trade
quality a key role for explaining changes in the networks and market perspectives. The paper is based on 2 research works. A
study of Belgian consumersʼ expectations for sustainable « jeans » (2003) and a study of the dynamics of fair trade which was
partly based on Indian fair trade networks and group work with consumers (2005). The situation in India is very different from
the African one. However, because of an important integration of both networks, the Indian case can raise questions that are
also relevant for the African networks. Among them, we wish to underline the importance of socio technical devices that allow
the existence of the long term commitments which are necessary for the survival of fair trade and organic networks.
Keywords. Cotton, organic agriculture, fair trade, networks, consumers, integrated networks.
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Biotechnol. Agron. Soc. Environ. 2006 10 (4), 361–371
1. INTRODUCTION
Le coton équitable ou le coton biologique peuvent être
appréhendés comme lʼune des solutions offertes aux
producteurs de coton des pays du Sud pour obtenir de
meilleurs revenus pour leur récolte et sortir de la crise
que connaît ce marché.
En effet, ces 2 types de coton sont achetés à des
prix qui peuvent aller jusquʼà 20 % au dessus du prix
du marché.
Le prix du coton biologique, plus cher, permet de
compenser les pertes de rentabilité dues à lʼadoption
de techniques culturales biologiques correspondant
aux normes européennes CEE 2092/91 dont le respect
est contrôlé par diverses organisations dont SKAL au
Danemark, IMO en Suisse, Ecocert en Belgique, etc.
Le prix du coton équitable veut refléter une rémunération « juste » des producteurs tout en contribuant
au financement du développement de la communauté auquel il appartient. Pour cela, une partie du prix
dʼachat appelée « prime » est dédiée au financement de
projets communautaires (puits, écoles, etc.) choisis démocratiquement par les organisations de producteurs.
Le prix « équitable » est donc constitué dʼun prix au
kilo supérieur à celui du marché et dʼune prime. Afin
que les producteurs puissent préparer leur culture sans
sʼendetter, il est demandé aux acheteurs du coton équitable de préfinancer jusquʼà 60 % de la récolte.
En Afrique de lʼOuest (Burkina, Cameroun, Mali,
Sénégal), le prix « équitable » au kilo du coton graine
a été fixé par FLO (Fair trade Labelling Organization),
organisation qui créée les cahiers des charges du
commerce équitable, à 0,36 € soit 238 FCFA auquel
il faut ajouter une prime de 0,05 €. Pour le coton biologique, le prix au kilo passe à 0,41 € soit 272 FCFA
pour lʼAfrique de lʼOuest et à 0,49 € pour lʼÉgypte, la
prime restant la même dans tous les cas (FLO, 2006).
Le prix du coton bio peut varier selon les acheteurs.
Coton équitable et coton biologique sont également
considérés comme un moyen de sʼinsérer dans le développement durable des pays du Sud.
Durable du point de vue social puisque le prix
permet une meilleure rémunération des producteurs,
mais aussi parce que, q (...truncated)