Le Nombre ‘cent’ en Étrusque. À Propos de Étr. Sran
Rasenna: Journal of the Center for Etruscan Studies
Volume 5 | Issue 1
Article 3
2016
Le Nombre ‘cent’ en Étrusque. À Propos de Étr.
Sran
Jean Hadas-Lebel
Université Lumière – Lyon 2,
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Hadas-Lebel, Jean (2017) "Le Nombre ‘cent’ en Étrusque. À Propos de Étr. Sran," Rasenna: Journal of the Center for Etruscan Studies:
Vol. 5: Iss. 1, Article 3.
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LE NOMBRE ‘CENT’ EN ÉTRUSQUE.
À PROPOS DE ÉTR. SRAN1
JEAN HADAS-LEBEL
Université Lumière – Lyon 2
L’étrusque, on le sait, n’est guère tendre pour qui s’intéresse à lui. Son isolement
linguistique, l’absence de documents bilingues dignes de ce nom et le trop petit nombre de
textes suffisamment longs pour être exploitables sont largement responsables de l’obscurité
durable et tenace qui le caractérise. Si la morphologie de l’étrusque commence à livrer
certains de ses secrets, son lexique demeure malheureusement assez impénétrable. De
combien de mots étrusques sommes-nous aujourd’hui sûrs de connaître le sens? Une
centaine, tout au plus? Mais la situation n’est pas désespérée. Ce que nous souhaiterions
prouver ici c’est qu’avec un minimum de logique, beaucoup d’acharnement et un peu de
chance, en confrontant les textes étrusques, même les plus courts, les uns avec les autres,
nous avons encore, deux mille ans après la disparition épigraphique de la langue, la capacité
de redonner du sens aux mots de son vocabulaire.
La signification du mot sran auquel nous avons choisi de nous intéresser ici est loin de
faire l’unanimité.2 Ce mot apparaît en tout et pour tout deux fois dans l’épigraphie étrusque :
une fois dans le Cippe de Pérouse (ET Pe 8.4, A. 153) et une fois dans la Table de Cortone
(TCo, A.4).4 Pour les uns, sran désigne une unité de mesure agraire,5 pour les autres, il
s’agirait de la variante sans métaphonie du mot sren, lequel voudrait dire soit ‘image’6 soit
‘surface’.7 Les avis, on le voit, sont divisés. Pour être complet, nous citerons encore
l’interprétation d’un savant dont nous sommes loin de partager les conceptions sur la nature
de l’étrusque, mais qui sur ce point a, nous semble-t-il, visé plutôt juste: Massimo Pittau. Ce
dernier, à vrai dire, se fondant uniquement sur le texte du Cippe de Pérouse dans lequel toutes
les interponctions ne sont pas marquées, propose un autre découpage et lit śranczl. Mais peu
importe. Ce qui est plus intéressant c’est qu’à notre connaissance, il est le seul à y avoir vu
non pas un simple appellatif, mais un nom de nombre.8
Avant d’aller plus loin, peut-être conviendrait-il de faire le point sur ce que nous savons
actuellement des nombres étrusques. Les cardinaux de ‘un’ à ‘dix’ sont assez bien connus.
Les seuls à poser encore problème sont les nombres ‘sept’, ‘huit’ et ‘neuf’. On ignore en effet
1
Cet article est tiré de la communication que nous avons prononcée lors de la table ronde ‘Du mot à
La notation des sifflantes employée ici est celle des ET (éd. Meiser): s transcrit le sigma étrusque et ś, le san ;
le barré double indique que la sifflante est palatale (/š/), l’absence de barré double, qu’elle est dentale (/s/).
3
Toutes nos références épigraphiques sont tirées des Etruskische Texte, 2e édition (= ET).
4
Notons qu’une troisième occurrence de sran se lit assez distinctement sur un fragment de stèle retrouvé à
Bologne, sur le site de l’antique Felsina (]śraṇ[ : TLE 703). Assez arbitrairement, H. Rix refuse cette lecture et
propose le découpage ]ś ran[, où -ś serait la dernière lettre d’un mot et ran- le début du suivant; voir Rix 1984:
313–317, et ET1 Fe 1.2. Bizarrement, cette partie de l’inscription a disparu dans la 2e édition des ET.
5
Pfiffig 1961: 140–141; Agostiniani and Nicosia 2000: 91; Maggiani 2002: 68 et 73; Wylin 2002: 216.
6
Manthe 1979: 285–286.
7
Facchetti 2002: 80–81 et 97.
8
Pittau 1997: 96.
2
RASENNA, VOLUME 5 (2017)
2
dans quel ordre ranger les formes semφ, cezp et nurφ. Entre ‘dix’ et ‘vingt’, ne sont attestés
que les nombres ‘treize’ (ci sar), ‘seize’ (huθzar-), ‘dix-sept’ (ciem zaθrum), ‘dix-huit’
(eslem zaθrum) et ‘dix-neuf’ (θunem zaθrum). On constatera que ‘treize’ et ‘seize’ sont bâtis
selon un procédé additif qu’on rencontre dans de nombreuses autres langues, et que l’unité
est toujours placée devant la dizaine. Les nombres ‘dix-sept’, ‘dix-huit’ et ‘dix-neuf’ en
revanche reposent sur un procédé soustractif. Il est probable que ‘quatorze’ et ‘quinze’ se
formaient en étrusque selon le même procédé additif que ‘treize’ et ‘seize’. Pour ce qui est
des nombres ‘onze’ et ‘douze’, pareille assurance n’est pas de mise. Dans certaines langues,
en effet, ces deux nombres présentent une formation qui les distingue nettement des autres.
C’est le cas par exemple des langues germaniques, et en particulier de l’allemand, où Elf et
Zwölf se différencient des autres nombres compris entre ‘dix’ et ‘vingt’, formés, comme en
étrusque, du nom des unités juxtaposé au nom de la dizaine (Dreizehn, Vierzehn…). De
même, en hébreu biblique, le nombre 11 ( אחד עשר: ’aḥad-‘āsār) apparaît parfois sous la
forme ‘( עשתי עשרaštey-‘āsār), composé dont le premier élément remonte au vieux nom
sémitique du nombre ‘un’, *‘išt- que l’on retrouve notamment en akkadien,9 mais qui, en
hébreu, pour désigner l’unité, a disparu au profit de ’( אחדaḥad). Dès lors, on comprend
mieux pourquoi Giulio Giannecchini a pu voir dans snuiaφ / śnuiuφ – attesté trois fois dans le
Liber Linteus et une fois dans la lamelle B de Pyrgi (ET Cr 4.5) – le nom étrusque du nombre
‘douze’.10
Les nombres cardinaux étrusques
1-10
11-19
1 : θu
11 : —
2 : zal
12 : —
20 : zaθrum
200 : —
3 : ci
13 : ci sar-
30 : cialχ
300 : —
14 : —
40 : sealχ (lemnien σialχvis)
4 : sa < *sia
5 : maχ < *maχ
w
20-90
100-1000
100 : —
w
w
400 : —
15 : —
50 : muvalχ- < *maχ alχ -
500 : —
6 : huθ
16 : huθzar-
60 : —
600 : —
7 : semφ- ?
17 : ciem zaθrum-
70 : semφalχ- ?
700 : —
8 : cezp- ?
18 : eslem zaθrum
80 : cezpalχ ?
800 : —
9 : nurφ ?
19 : θunem zaθrum-
90 : —
900 : —
10 : sar
1000 : —
Plusieurs noms de dizaine sont attestés en étrusque: ‘vingt’ (zaθrum), ‘trente’ (cialχ),
‘quarante’ (sealχ), ‘cinquante’ (muvalχ), ainsi que deux nombres situés entre ‘soixante-dix’ et
‘quatre-vingt-dix’, sans qu’il soit possible de se prononcer avec certitude sur leur valeur
(semφalχ et cezpalχ). Mis à part zaθrum, tous sont plus ou moins régulièrement dérivés des
noms d’unités au moyen du morphème -alχ, qui permet en quelque sorte de multiplier chacun
9
‘Un’ se disait išten en akkadien. Voir Bodi 2001: 171, §98.
Voir Giannecchini 1997. L (...truncated)