Adaptation, science de la durabilité et pensée planificatrice
Natures Sciences Sociétés, 22, 114-123 (2014)
© NSS-Dialogues, EDP Sciences 2014
DOI: 10.1051/nss/2014024
Disponible en ligne sur :
www.nss-journal.org
Natures
S ciences
S ociétés
Adaptation, science de la durabilité et pensée planificatrice
Vincent Berdoulay1, Olivier Soubeyran2
1 Géographe et aménagiste, Université de Pau et des Pays de l’Adour, CNRS, UMR 5603, Laboratoire SET, 64000 Pau, France
2
Géographe et aménagiste, Université Joseph-Fourier, CNRS, UMR 5194, Laboratoire PACTE, 38040 Grenoble, France
L’injonction à l’adaptation au changement climatique officialisée en 2008 par le Grenelle de l’environnement pose des
problèmes pratiques et théoriques considérables, en raison des incertitudes très fortes qui portent à la fois sur la nature,
l’ampleur et la temporalité de ce changement. C’est en particulier le cas dans le domaine de l’aménagement où les approches
traditionnelles de la planification paraissent inapplicables. La grande originalité de cet article est de proposer de dépasser cette
contradiction en articulant les questions d’adaptation et de planification avec les principes qui sont ceux des « sciences de la
soutenabilité ». S’appuyant sur celles-ci, dont l’essor remonte aux trente dernières années, les deux auteurs proposent de ne
pas opposer aux démarches « d’anticipation planificatrice » (top down), une logique bottom up privilégiant les capacités
d’adaptation et de résilience de la société civile, mais plutôt d’articuler ces deux types d’action dans une approche
« d’adaptation transformatrice », partie intégrante de stratégies territoriales de développement durable.
La Rédaction
Mots-clés :
Résumé – L’article met en relation la question de l’adaptation au changement climatique avec celles de
environnement,
la durabilité et de l’action planificatrice. Le champ de préoccupations que dénote la science de la
changement
durabilité sert à recadrer l’adaptation au sein d’une approche planificatrice renouvelée. Après avoir
climatique, adaptation, montré la portée à la fois scientifique et aménagiste d’une science de la durabilité telle que certains la
théorie de la
dessinent actuellement, l’article se concentre sur l’enjeu crucial de la résilience, avant d’en déduire
planification, science
l’intérêt d’une adaptation transformatrice en aménagement.
de la durabilité
Keywords:
environment; climate
change; adaptation;
planning theory;
sustainability science
Abstract – Adaptation, sustainability science, and planning theory. This article sets the issue of
adaptation to climate change in relationship to that of sustainability and action in planning theory. The
broad field of concern, which sustainability science designates, helps in providing a new framework to
deal with adaptation in a novel planning approach. The article first gives an overview of what this
scientific field is about, through a brief history of the emergence of sustainability science. This makes it
possible to then cast a new light on the issue of adaptation to climate change; consequently, vulnerability
and resilience come up as important foci for planning. Finally, the whole conception of planning is
shown to be concerned: a transformative approach to adaptation is suggested, showing how difficulties
in French territorial planning could be bypassed by looking at adaptation through the lenses of
sustainability science.
La préoccupation pour le changement climatique et
pour l’adaptation qui doit s’ensuivre est venue récemment amplifier l’enjeu environnemental et plus particulièrement celui de la durabilité de l’action humaine
sur la Terre1. C’est ainsi que l’adaptation au changement climatique a fait irruption dans les débats concernant les moyens à mettre en œuvre pour satisfaire un
objectif de durabilité (Magnan, 2010). La question qui
se pose est de savoir dans quelle mesure l’idée d’adaptation peut modifier la pensée planificatrice en matière
d’aménagement. Ce qui intéresse alors est moins une
adaptation qui serait simplement réactive qu’une façon
de l’envisager comme composante d’une planification
permettant l’anticipation et l’élaboration de stratégies
face à un nouveau contexte, celui du changement
climatique.
Auteur correspondant : V. Berdoulay,
1
Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche financée par le programme CDE (Concertation Développement Environnement) du ministère français de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement.
Article publié par EDP Sciences
V. Berdoulay et O. Soubeyran : Natures Sciences Sociétés, 22, 114-123 (2014)
Par ailleurs, on sait que le développement durable fait
l’objet d’un large consensus que les politiques publiques
s’efforcent de reprendre à leur compte. Elles ont induit la
recherche d’outils scientifiques, conceptuels ou techniques, pour avancer vers cet objectif. Parmi ceux-ci se
distingue un courant particulier de mise en cohérence de
tout ce champ de réflexions et d’expériences depuis le
tout début de ce siècle, à savoir l’idée d’une « science de
la durabilité ». Elle vise à s’appuyer sur les apports de la
recherche scientifique et technologique afin de trouver
les moyens d’atteindre les objectifs du développement
durable. Mais sa portée en aménagement, peu traitée
jusqu’à présent, mérite d’être développée. C’est ce à quoi
nous nous attacherons dans cet article. Il va de soi que
notre propos n’est pas de plaquer une conception particulière – la science de la durabilité – telle qu’elle émerge
actuellement en certains lieux du savoir et de l’action,
mais plutôt de voir ce que ce faisceau de préoccupations
apporte d’original pour nous aider à repenser l’aménagement à l’aune de la durabilité.
Notre point de vue est que l’adaptation au changement climatique doit être mise en relation avec celles de
la durabilité et des modalités de l’action planificatrice. Ce
sont les termes et conséquences de cette mise en relation
qui retiendront ici notre attention. Plus particulièrement,
nous chercherons à montrer l’intérêt d’une articulation
entre ces trois types de préoccupation. Comment l’adaptation, abordée par le biais de la science de la durabilité,
interpelle-t-elle la pensée planificatrice ? Comment celleci pourrait-elle se saisir de l’adaptation pour avancer ?
Comment la concertation peut-elle être utilement convoquée ? Au fond, comment penser l’adaptation sans
retomber dans les ornières dont la planification a du mal
à sortir ? Depuis les années 1970, la question environnementale incarnait en effet la montée en puissance des
situations d’incertitude, de surprise, face auxquelles le
paradigme de la planification rationnelle, toujours prégnant, se trouvait particulièrement mal à l’aise pour
répondre (Alexander, 1984 ; Soubeyran, 2000 ; Chalas et
Soubeyran, 2010 ; Gross, 2010). Or, le changement climatique a rendu encore plus incontournables et structurantes ces situations pour la planification (Kay, 2010 ;
Hulme, 2009 ; Giddens, 2011 ; Zaccaï et al., 2012).
Pour répondre à ce questionnement, il faut d’abord
veil (...truncated)